Une opinion d'Antoine Delens, politologue de 26 ans (diplômé de l’Université de Liège et de Stirling au Royaume-Uni) après plusieurs semaines en Israël et en Cisjordanie (février-mars 2020).

Après trois élections et plus de seize mois d’une crise politique profonde en Israël, le Premier ministre actuel Benyamin Netanyahou et son rival centriste Benny Gantz sont enfin parvenus à trouver un accord pour former un gouvernement d’union en pleine crise de pandémie de Covid-19. Si ce gouvernement s’est donné pour priorité de combattre l’épidémie de coronavirus, l’annexion d’une grande partie des colonies en Cisjordanie et de la vallée du Jourdain n’a jamais semblé aussi proche, laissant présager une recrudescence de la violence dans la région et de facto, la mort du processus de paix qui avait découlé des accords d’Oslo de 1993.

Une colonisation israélienne continue depuis trente ans

Depuis sa création, la colonisation a toujours fait partie de la stratégie d’Israël. Du gouvernement travailliste de Golda Meir et Yitzhak Rabin au gouvernement du Likoud de Benyamin Netanyahou, les gouvernements israéliens successifs ont toujours encouragé le développement en Cisjordanie de colonies israéliennes. Motivée au nom de la sécurité et d’un droit biblique sur la Judée et la Samarie, le principe directeur derrière cette stratégie a pour objectif de créer une continuité territoriale juive en Cisjordanie ainsi que de briser la continuité territoriale arabe afin de rendre de plus en plus complexe (voire quasiment impossible) la possibilité d’une solution à deux États. Aujourd’hui entre 600 000 et 700 000 colons vivent en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, ce qui représente désormais presque 20% de la population cisjordanienne et 10% de la population israélienne. Dès lors, l’expansion croissante des colonies et des avant-postes depuis vingt ans couplée à la construction du mur a conduit à la multiplication des frontières intérieures en Cisjordanie et à l’impossibilité réelle de voir apparaitre un jour un État palestinien sur la base des frontières reconnues par la résolution 242 des Nations Unies en 1967. Surtout, il a permis de préparer la Cisjordanie à une inévitable annexion quand le moment aura été jugé opportun par l’État israélien.

Accord politique pour une annexion de la Cisjordanie

L’accord de gouvernement d’union obtenu mi-avril 2020 prévoit l’annexion unilatérale israélienne de la vallée du Jourdain et des colonies israéliennes à partir du 1er juillet 2020. Cette annexion unilatérale est illégale au regard du droit international comme le mentionne le professeur François Dubuisson, professeur de droit international à l’Université Libre de Bruxelles (ULB) : « Il s’agirait d’une violation du principe de non-acquisition de territoire par la force. Ce serait donc une violation flagrante du droit international en général et d’une série de résolutions du Conseil de sécurité en particulier ». Néanmoins, cette décision n’est pas une surprise et est l’aboutissement d’une longue stratégie israélienne caractérisée par une politique expansionniste en Cisjordanie allant à l’encontre de toutes les règles du droit international et marquée par l’incapacité de la communauté internationale à le faire respecter. De même, l’État israélien a repoussé les nombreuses tentatives de paix proposées depuis trente ans en radicalisant ses positions d’année en année et en exigeant des concessions impossibles de la part de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP), rendant extrêmement compliqué l’obtention d’un accord ou même d’un début de négociation. Depuis trente ans, le statu quo du conflit, permettant à l’État d’Israël de conserver son contrôle sur la Cisjordanie et de continuer sa politique de colonisation, a malheureusement fait disparaitre le processus d’Oslo sous le poids des colons. Les gouvernements israéliens successifs ont joué la montre, persuadés que la politique de colonisation, la balance démographique et sa puissance géopolitique lui permettraient un jour d’aboutir à l’annexion de la Cisjordanie. Aujourd’hui, le moment propice pour le gouvernement israélien semble bien être arrivé.

Momentum israélien et soutien de l’ administration américaine

Avec la crise sanitaire mondiale qui touche l’ensemble des puissances mondiales, la situation en Cisjordanie ne sera pas la première priorité de la communauté internationale dans les mois qui viennent. De plus, celle-ci a démontré par le passé son incapacité à peser concrètement sur le conflit. Surtout, cette décision unilatérale et illégale à l’encontre du droit international pourra bénéficier d’un appui de poids, à savoir l’administration américaine et son président Donald Trump. Depuis son arrivée au pouvoir, l’administration de Trump n’a cessé de soutenir l’État israélien, n’hésitant pas à prendre de nombreuses décisions et mesures totalement contraires au droit international et à l’ensemble des résolutions des Nations Unies sur le conflit israélo-palestinien en reconnaissant Jérusalem comme capitale indivisible de l’État d’Israël, en fermant les locaux de la délégation palestinienne à Washington, en cessant le financement de l’agence des Nations Unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA), en reconnaissant la souveraineté d’Israël sur le plateau du Golan, en reconnaissant la légalité des colonies israéliennes installées en territoire palestinien ou encore en soutenant l’annexion israélienne au sein de son plan présenté comme l’Accord du Siècle en janvier dernier.

En approuvant la décision du nouveau gouvernement israélien la semaine dernière, l’administration américaine fait fi du droit international et du respect de celui-ci mais ouvre surtout une boîte de pandore qui risque d’encourager d’autres décisions unilatérales et contraire au droit international dans les années à venir, et pas seulement au Proche Orient…

L’annexion où l’officialisation d’un État d’apartheid

Pour la population palestinienne, cette annexion illégale aura des conséquences importantes sur le statut des Palestiniens vivant dans les territoires annexés qui risque de les transformer en citoyens de seconde zone s’ils décident d’y rester. La liberté de mouvement des Palestiniens va également être encore réduite puisque la souveraineté israélienne s’appliquerait sur ces territoires, frontaliers avec la Jordanie, et imposerait des arrangements sécuritaires et d’autres mesures qui limiteraient significativement la liberté de mouvement des Palestiniens à la fois en Cisjordanie mais également pour aller à l’étranger. De même, un risque majeur est d’assister à une campagne d’expropriation massive des Palestiniens vivant sur les territoires annexés ainsi que les risques d’expulsion qui en découlent. De plus, cette annexion risque d’encourager l’entreprise de colonisation et son expansion massive en faisant usage d’une violation systématique des droits des Palestiniens sur d’autres territoires non annexés. Avec cette annexion, Israël va également s’approprier le contrôle unilatéral des principales ressources naturelles indispensables pour la Cisjordanie et les exploiter sans restrictions.

Au-delà des conséquences catastrophiques pour le droit et les institutions internationales ainsi que pour la sécurité et l’équilibre géopolitique régional, l’annexion sera une preuve supplémentaire que l’État israélien cherche à consolider, à perpétuer et à approfondir la situation existante dans laquelle deux groupes de personnes vivant sur un territoire selon ses règles et sa souveraineté n’auraient pas accès aux mêmes droits. Cela renforcerait la discrimination systémique et institutionnelle des Palestiniens et le détournement des ressources locales au profit des Israéliens, créant une situation d’apartheid. En exerçant sa souveraineté assumée sur les territoires annexés sans pour autant octroyer des droits civiques aux Palestiniens, le gouvernement israélien va créer une situation d’apartheid génératrice de nouvelles tensions et conflits.

Une nouvelle vague de violence dans les mois à venir

Face à cette opportunité politique qui risque de ne pas se représenter de sitôt, le gouvernement israélien, et en particulier Benyamin Netanyahou qui en avait fait une promesse de campagne, fera tout pour mettre en œuvre sa politique d’annexion des colonies et de la Vallée du Jourdain avant les élections présidentielles américaines prévues en novembre 2020. En effet, l’annexion ne pourra se faire qu’avec le soutien des Etats-Unis et l’État d’Israël ne prendra pas le risque de voir apparaitre à la Maison-Blanche un président démocrate. De même, la crise du Covid-19 va focaliser l’attention de la communauté internationale pendant encore de nombreux mois et représente une opportunité idéale pour les Israéliens favorables à une annexion. Dès lors, une nouvelle vague de violence est à craindre dans les mois qui viennent et risque de porter un coup fatal aux Palestiniens modérés qui croient toujours en une solution à deux États. Ce qui est sûr, c’est que la stabilité précaire au Proche-Orient risque de voler en éclats et les conséquences seront encore une fois désastreuses pour la région et les populations locales, renforçant le système d’apartheid en Cisjordanie et les tensions avec les pays arabes de la région.