Une opinion de Joël Kotek, historien, professeur à l'Université Libre de Bruxelles et enseignant à Sciences Po Paris.

Cette thèse selon laquelle l'Histoire du monde se résumerait à une lutte des races opposant "Blancs" et "Noirs" est simpliste et dangereuse. Elle ramène dans le débat politique ce concept de race que l'on pensait caduc depuis la Shoah.

Qui plus que moi pourrait s’affirmer "racisé" au titre de ce nouveau concept surgi des États-Unis et désormais adoubé à tort et à travers par nos médias. Je suis, en effet, le fils de deux apatrides qui furent abandonnés aux nazis par cette Belgique décidément bien docile. Comme des milliers de leurs coreligionnaires, mes parents furent tout à tour spoliés, déscolarisés, humiliés avant d’être promis à l’abattoir quelque part à l’Est du fait de leur supposée appartenance raciale. Eh bien non, le réfugié de l’Onu que j’ai été jusqu’à mes 14 ans ne saurait se prévaloir de cette nouvelle trouvaille conceptuelle du fait de sa… "blanchité".

Thèse ridicule des indigénistes

Il en des concepts comme des modes, ils s’imposent quelques fois jusqu’au ridicule. C’est ainsi que tout assigné Blanc (c’est mon cas) se retrouve ontologiquement associé aux dominants, jamais aux dominés. Vous ne le croyez pas ? Lisez la prose de l’indigéniste Rokhaya Diallo, nouvelle égérie des décoloniaux belges. À l’en croire, "jamais les Blancs n’ont été visés en tant que groupes par des politiques oppressives au profit de minorités non-blanches du fait de leur couleur. Jamais, ils n’ont fait l’objet de théories raciales se traduisant dans des pratiques institutionnelles (sic)". Et de surenchérir quelques jours plus tard qu’"aucun groupe n’a été opprimé en tant que Blanc" (tweet, 19 sept. 2019).

Cette thèse selon laquelle l’Histoire du monde se résumerait à une lutte des races opposant "Blancs" et "Noirs" est non seulement d’un simplisme absolu mais surtout dangereuse pour ramener au cœur du débat politique ce concept de race que l’on pensait caduc depuis la Shoah. Même construits et/ou subjectifs ("c’est le regard de l’Autre qui me ‘racise’"), les concepts de "blanchité" et de "racisé" ramènent, qu’on le veuille ou non, à racialiser objectivement les rapports sociaux. L’honnêteté m’oblige à préciser que Mme Diallo soutient que "le concept de blanchité n’a rien à voir avec la couleur de peau", certes, mais comment comprendre alors qu’on en vienne à interdire à tout artiste de couleur blanche, même progressiste, d’endosser le rôle ou l’histoire d’un(e) Noir(e) ? Nos indigénistes qualifient ce "vol d’identité" d’appropriation culturelle.

Blanc et victime, Noir et bourreau

Les décoloniaux nous ramènent ainsi à une vision du monde biologisante. Tous comme les savants dévoyés des deux siècles derniers, ils en viennent à classer les hommes en fonction de leur couleur de peau ; leur seule originalité étant d’inverser les pôles d’excellence : les "Blancs" étant désormais assignés au Mal, les "Noirs" au Bien. Vision absurde s’il en est : ces Mongols qui exterminèrent par millions Chinois et Russes comme Turkmènes et Arabes étaient-ils blancs, de même que ces Turcs qui, de 1915 à 1917, assassinèrent près de deux millions de chrétiens d’Orient ? Et quid de ces jeunes "issus de la diversité" qui assassinèrent quelque treize Juifs français parce que Juifs ? Et des Hutus génocidaires de 1994 ? Blancs aussi ? Évidemment non, comme le souligna l’Africaniste Jean-Pierre Chrétien qui les qualifia, fort à propos, de nazis… noirs. On peut évidemment être "Blanc" et victime, "Noir" et bourreau, ni "Blanc, ni Noir" et esclavagiste à l’instar des Nord-Africains qui pratiquèrent la traite négrière sur près de douze siècles.

Racisme, tare universelle

Le racisme est une tare universelle. Pour s’en convaincre, il suffit de lire Ibn Khaldûn, le célèbre penseur arabe du XIVe siècle. Dans ses Prolégomènes, ce précurseur de la sociologie moderne en vint aussi à justifier l’esclavage des Noirs par leur nature plus animale qu’humaine : "Au sud de ce Nil existent […] des païens qui portent des stigmates sur leurs visages et sur leurs tempes. […] Ils habitent les marécages boisés et les cavernes ; leur nourriture consiste en herbes et en graines qui n’ont subi aucune préparation ; quelquefois même ils se dévorent les uns les autres : aussi ne méritent-ils pas d’être comptés parmi les hommes […] Les marchands… les conduisent dans le Maghreb, pays dont la plupart des esclaves appartiennent à cette race nègre." Sans trop s’en étonner, on constate la grande similitude entre la vision khaldûnienne des Noirs et celle qu’auront les Européens, deux siècles plus tard.

Ne pas nier les crimes européens

Mon propos serait-il de nier ou d’exonérer les crimes commis par les différents États européens à l’encontre des populations indigènes des quatre autres continents ? Diable non ! Pour ces crimes-là et ce, y compris de génocide comme dans le cas des Herero et des Nama de Namibie (1904), l’heure est bien à la repentance et aux réparations. Les Belges ne pourront faire l’économie d’excuses (et non de regrets) à l’égard des peuples burundais, congolais et rwandais. C’est une question tout à la fois de dignité et de justice comme nous le rappellent depuis plus d’un siècle les Arméniens, victimes d’un génocide dont j’ignore honnêtement la couleur.

Contrairement, en effet, à ce qu’avancent les indigénistes, l’histoire du Mal ne se résume pas à la seule terreur et couleur blanches : des minorités "racisées" victimes de discrimination en deçà peuvent s’avérer constituer des majorités "racisantes" au-delà. Faudrait-il rappeler la racisation ("dhimmitude") des chrétiens et des Juifs dans le monde arabo-musulman, d’où le départ sans retour de 99 % d’entre eux ? Au sein du monde arabe, point de privilège blanc mais bien arabo-musulman. Kurdes, Berbères, Yézidis, Chrétiens, Juifs (s’il en reste) sont partout des sujets de seconde zone. L’important n’est pas la couleur de la peau mais les rapports de domination qui peuvent amener des Belges à couper des mains d’Africains, des Khmers rouges à exterminer des Vietnamiens, des bouddhistes à massacrer des hindous, des Arabes à chasser leurs Juifs, des Chinois à stériliser des musulmanes, etc.

Pas de "racisme structurel" ici

En conclusion, je me permettrai encore de m’interroger sur la notion de "racisme structurel", autre marotte des indigénistes. Si l’antisémitisme et le racisme sont loin d’avoir disparu de nos sociétés (les discriminations à l’embauche et au logement restent de tristes réalités, les écoles juives sont toujours protégées), la très imparfaite Belgique est tout sauf structurellement raciste. Quel autre pays que le nôtre a vu des fils d’émigrés italiens, d’enfants cachés, de migrants du Rif, d’ex-colonisés d’Afrique noire devenir pêle-mêle Premier ministre, prix Nobel, présidents d’assemblées, ministres, bourgmestres, députés en si grand nombre ? Qui dit mieux dans le monde ? Certainement pas les États dont sont issus ces militants de la diversité à sens unique.

En bref, en tant que Belge, je suis tout à fait disposé à m’excuser des crimes commis naguère par cette Belgique qui est désormais mienne mais, s’il vous plaît, pas en tant que Blanc. Je ne le suis pas.

Chapô et sous-titres sont de la rédaction.