Professeur à l'Institut d'études de la famille et de la sexualité, UCL.

Quand, comment et pourquoi faire un enfant? Voilà bien des questions éternelles, mais des réponses neuves qui n’ont guère qu’un demi-siècle, ce qui en fait une véritable révolution anthropologique qui n’a pris que deux générations pour imposer ses effets à tout l’Occident.

Longtemps, ce fut le mariage avant l’enfant. Celui-ci venait "naturellement" quand Dieu ou la Vie y concédait. Les femmes? Il leur suffisait d’écarter les jambes et de penser très fort à l’Angleterre, comme le conseillait à sa fille une duchesse au milieu du XIXe siècle. Les hommes? Ils remplissaient leur devoir en vidant leurs génitoires

De nos jours, c’est plus souvent l’enfant, son projet ou son arrivée, qui précède le mariage, quand il a encore lieu. Sauf exception, une grossesse ne survient plus par hasard, elle est précédée d’une programmation active et minutieuse. Il faut cesser de fumer, consulter son médecin, subir un test sanguin, prendre des vitamines, arrêter sa pilule, réserver une place à la crèche et s’inquiéter discrètement des réactions de l’employeur, des amis et de la famille. Prendre l’avis du géniteur est également souhaitable. Après quelques mois, il convient de suivre sa température matinale, de programmer les rapports sexuels et d’entamer une psychothérapie pour lever les obstacles qui, surgis de l’inconscient, empêchent la conception. Il est temps alors de se renseigner sur les performances comparées des centres de PMA de sa région Nos contemporains font un enfant au moment qui leur paraît le plus opportun, c’est-à-dire de plus en plus tard, comme l’indiquent les statistiques qui montrent une régulière augmentation de l’âge de la première grossesse. C’est d’ailleurs la principale raison de l’inflation actuelle des fertilisations in vitro dans nos pays occidentaux.

Pourquoi si tard? Pour une pelote de raisons dont nous pourrions extraire quelques fils afin d’en tisser une ébauche de réflexion. D’abord, sans doute, parce qu’on est adulte de plus en plus tard. On parle d’adulescence pour désigner cet état qui se prolonge jusque la trentaine et pendant lequel tout engagement à caractère définitif ressemble à l’enterrement des idéaux de la jeunesse (prends ton pied, réalise ton être authentique) Ensuite parce qu’une grande insécurité habite les couples contemporains en âge de procréer. Ils ne sont pas insensibles aux dangers venus de l’extérieur (le chômage, la crise financière, les modifications climatiques, l’avenir incertain de l’arrondissement de BHV, etc.), mais c’est au creux même de leur relation qu’ils perçoivent une vraie menace. Leur couple sera-t-il durable? Du moins suffisamment pour amener un ou des enfants à la vie et leur assurer un foyer uni jusqu’à ce qu’ils puissent voler de leurs propres ailes? Rien de moins certain par les temps qui courent. Ils ont souvent vu leurs propres parents divorcer, ils voient tant de leurs amis se séparer après quelques années de vie commune, avec un ou deux enfants qui, manifestement, ne constituent pas une bonne assurance contre la mésentente conjugale.

Enfin, nombreux sont celles et ceux qui attendent que sonne la dernière heure des possibilités biologiques de procréer, parce qu’ils n’ont pas trouvé en eux de motivations assez puissantes pour se décider plus tôt. Pourquoi faire un enfant de nos jours? Pour la patrie ou la plus grande gloire de Dieu? Vous voulez rire? Parce que c’est la nature, l’instinct et que la question ne se pose pas. Vous y croyez encore, vous, à l’instinct chez les humains et vous connaissez une question qui n’a pas le droit d’être posée? Pour le patrimoine? Vous l’avez placé chez Fortis ou chez Dexia? Pour le plaisir? Vous avez vu la tête des jeunes parents qui tombent de sommeil avec ces bébés qui hurlent à toute heure puisqu’ils sont nourris à la demande? Avez-vous lu dans leurs yeux l’humiliation qu’ils subissent quand ils sont fermement invités par le psy du PMS de l’école à se lancer dans une thérapie familiale parce que, décidément, le comportement de leur Kevin ou de leur Sarah est totalement inadéquat et laisse supposer que c’est au creux de la cellule conjugale que niche son problème? Pour obéir à la pression sociale? Il est vrai qu’elle est encore puissante et qu’un jeune couple doit souvent subir les questions indélicates de sa crémière et les insinuations peu subtiles de sa famille, mais les choses changent.

Un homme, une femme peuvent revendiquer le droit de ne pas souhaiter d’enfant et ne plus être mis au ban de la société. La "No Kid Attitude" a le vent en poupe et booste les réservations enfants non admis des tours opérateurs les plus avisés. Alors? Restons optimistes, il y a encore beaucoup d’hommes et de femmes de nos régions qui parient sur la vie et décident librement d’en lancer une de plus dans le monde. Il faudrait leur demander pourquoi, individuellement, les yeux dans les yeux Peut-être par amour de la vie tout simplement? Si je suis intimement convaincu que ma vie vaut la peine d’être vécue, que mon amour pour toi, mon conjoint, est plus grand que la mort, je trouverai peut-être que ça vaut la peine (il y en aura), que ça vaut le coup (oh, le vilain jeu de mot) de faire l’amour sans filet. La vie sera notre projet de vie et nous pourrons jouir de voir notre enfant devenir lui-même, c’est-à-dire tout autre que le projet que nous avions pour lui, et voler très vite de ses propres ailes. C’est Marcel Rufo, le pédopsychiatre, qui dit que le métier de parent, c’est de savoir se séparer de ses enfants!