Opinions

Une opinion de Seyma Gelen, enseignante, maman, féministe décoloniale, membre du Collectif Kahina et de Martine Demillequand de l'UCLouvain (1).


C’est un geste tout simple : on attend sur le bord du chemin ou de la route. On a 16 ans. Ou 17. C’est selon. Partout l’on nous dit : "Favorisons l’usage des transports en commun" - c’est écologique, respectueux, presque éthique.

La Stib, De Lijn ou le Tec font partie de ceux-ci, de ces transports en "commun", empruntés chaque jour par des jeunes. Et des moins jeunes, évidemment. Elèves du primaire, du secondaire, étudiant.e.s de l’enseignement supérieur, travailleuses et travailleurs, sans emploi, bref, tout le monde. Bien souvent tout se passe bien… On se salue, on valide, parfois le chauffeur octroie même un sourire ou attend avant de redémarrer que les voyageurs et voyageuses soient assis.es. C’est une bonne entente, la journée s’annonce bien.

Tout va bien jusqu’à ce jour…

Jusqu’à ce jour non prévisible. Et pourtant certaines personnes nous en ont déjà fait part, mais voilà on s’était dit : "Oh c’est un événement banal, c’est juste le conducteur qui n’assure pas, il est de mauvaise humeur sans doute" ou alors "Tiens, cela semble être du racisme mais bon ça ne nous est jamais arrivé."

Et donc un jour notre fils/fille nous téléphone et nous dit : "Maman/Papa, le conducteur n’a pas accepté mon billet électronique", ou encore : "Tiens, aujourd’hui, le conducteur ne s’est pas arrêté."

Alors les parents se disent : "Envoyons une lettre de réclamation", "Demandons que quelque chose soit mis en place dans le chef de la direction de De Lijn pour que cela n’arrive plus". Mais la direction reste muette. Et notre lettre sans réponse. Malgré notre effort de l’écrire en néerlandais. Ou on reçoit une réponse classique, langue de bois : "On va enquêter."

C’est étrange tout de même : notre fille porte un foulard ou ses cheveux sont bouclés, sa peau basanée. Et notre fils? Peut-être que la pluie du printemps qui tardait à laisser la place à un rayon de soleil avait mis un peu trop en évidence le teint de sa peau un peu trop mat, et ses cheveux un peu trop sombres.

Et l’expérience de ce jour se répète d’autres jours. Du coup, on décide d’en parler.

Témoignages nombreux, un seul est de trop

"Ma fille est rentrée en larmes après que le chauffeur l’ait empêchée de monter dans le bus", "Il arrive souvent que des bus ne s’arrêtent pas devant l’école X où il y a beaucoup d’enfants d’origine maghrébine et turque, des courriers sont partis mais rien ne change", "Je prends quotidiennement le bus De Lijn et il m’est arrivé plusieurs fois que le chauffeur ne se soit pas arrêté à l’arrêt alors que j'étais seule, et 'voilée' et que j’avais fait signe au chauffeur", "Il y a 4 mois un bus 'hors service' s’arrête à 1 mètre de l’arrêt de bus. On était deux à attendre. Je m’approche de la porte pour poser la question s’il va démarrer et si on peut monter vu qu’il était marqué hors service et c’était l'heure d’un bus. Il ferme les portes dès qu’il me voit. Je toque et le chauffeur De Lijn âgé de 50-55 ans me fait un doigt d’honneur et démarre", "Très très courant sur les lignes 230 231 232 240 241 242 243... Toutes les lignes écolières… Beaucoup d’injustices vécues par les jeunes à cause des chauffeurs. J’en ai personnellement fait les frais il y a 10 ans en secondaire lorsque j’ai pris le bus", "Il faut ajouter les lignes 270 et 271. C’est ceux qui vont au … (nom de l’établissement scolaire) et on a énormément de problèmes. Moi-même, prof, j’ai envoyé plein de plaintes. J’ai quasiment toujours eu une réponse avec des excuses même si j’avoue que c’était probablement uniquement pour la forme", "Je suis désolée pour ce qui est arrivé à ton fils car je l’ai vécu aussi. X avait 15 ans à l’époque, aujourd’hui il en a 17. J'ai décidé de le conduire en voiture à son club de football. Plus jamais De Lijn pour le préserver du racisme car il ne supporte pas l’injustice. Je le conduis en voiture pour éviter les dérapages", "C’est devenu le quotidien de ma fille - voilée - sur la ligne du 272 De Lijn... Tellement qu’elle a développé une aversion pour tous ces bus blancs et jaunes", "J'étais en 2 ème secondaire. J'avais un examen à 8h et j’ai pris le bus De Lijn pour aller à l’école. Ma carte d’abonnement était périmée le jour d’avant donc j’ai pris la somme qu'il fallait pour un voyage/ticket. Sauf qu’avec plein de feuilles (et un trou) dans mon sac je me suis mise à chercher le 'petit' 5 cent qui manquait. Tout le monde me regardait, j’ai eu honte. Le chauffeur avait démarré donc il m’a dit de descendre au prochain arrêt. J’avais examen. J’ai commencé à pleurer et de honte et pour mon examen. J’ai trouvé mon 5 cent au 2ème arrêt et j’ai continué. Mais je n’oublierai jamais ce jour. Tous 'les grands' me regardaient comme si j’étais un extraterrestre. J’avais beaucoup pleuré, le chauffeur me regardait durement, je porte le voile." Et tant d’autres.

Affaire Naithy

N’oublions jamais le cas du pauvre Naithy qui avait été poignardé par un chauffeur De Lijn en 2017. Qu’attend cette compagnie pour lancer un chantier interne afin de détruire le racisme qui sévit dans les bus et aux arrêts De Lijn ?

Une réponse structurelle à un racisme qui sévit

Le racisme est une réalité en Belgique : face au logement, devant l’emploi et la formation, dans tous les domaines, les Belges ne sont pas égaux/égales. Le racisme est donc structurel. En ce qui concerne De Lijn, qui n’échappe donc pas au système raciste, de nombreuses plaintes sont introduites en raison des comportements de ses conducteurs. Enquêter sur un chauffeur, lui "faire la leçon" ne suffit pas. En effet, la société dit enquêter après chaque affaire mais des chauffeurs racistes continuent de sévir. Nous pouvons lire sur leur site que : "De Lijn crée un environnement de travail stimulant et respectueux de manière à faire de nos collaborateurs aimables et compétents nos ambassadeurs." "Aimables". Alors, pourquoi certaines personnes/certains groupes sont-ils mal traités ? Nous demandons à De Lijn de prendre ses responsabilités, de prendre des mesures structurelles visant à éliminer le racisme. Nous invitons chaque victime et les adultes à porter plainte à la police, à faire un signalement à UNIA et au Collectif contre l’islamophobie en Belgique. Et nous en profitons pour rappeler aux différents niveaux du pouvoir politique qu’un plan interfédéral de lutte contre le racisme et les discriminations est absolument nécessaire. Pour que cesse l’impunité. Pour notre avenir et celui de nos enfants.

No pasarán.


(1) : Cette opinion est signée par :

Primosignataires : Seyma Gelen – Enseignante, maman, féministe décoloniale, membre du Collectif Kahina ; Martine Demillequand – UCL

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