Il est à espérer qu’aucune forme de peur ne nous détourne de la reconnaissance de cette richesse que représente pour la société chaque nouveau-né.

Une chronique de Laura Rizzerio, chroniqueuse.

Les rues et les maisons se sont parées de guirlandes et de lumières, et une atmosphère de fête s’est installée un peu partout. Noël est à nos portes et ce ne sont ni les crises, ni la sécularisation galopante de notre société qui viendront ternir son attente. Car malgré la diminution de la pratique religieuse, même ceux qui n’accordent pas d’importance à la "naissance de Jésus" fêtent "Noël" et le "réveillon de Noël". C’est peut-être la seule fête religieuse qui n’a pas perdu de son éclat, et sûrement celle qui reste la plus célébrée parmi les non-croyants.

D’où vient cet engouement pour Noël ? Ni la pression du secteur marchand qui a transformé cette fête en un business lucratif, ni le désir de perpétuer une tradition "juste parce que c’est joli", ne suffisent à l’expliquer. Il me semble que cet attachement comporte un non-dit, qui tient essentiellement à la reconnaissance par chacun de nous de cet événement qu’est la "naissance". Car "naître" est une réalité qui nous concerne tous, et reconnaître le fait d’être "né" amène à prendre conscience que nous sommes précédés par d’autres, insérés dans un monde plus vieux que nous ; c’est admettre que le lien aux autres et à l’environnement nous est constitutif, nous appelant à la responsabilité de faire vivre ce monde qui nous a engendrés.

L’attention portée à la "naissance" nous ramène ainsi à l’évidence que nous ne sommes pas notre propre origine et que notre autonomie nous la devons au fait d’avoir été précédés par d’autres que nous, et par un monde commun dont nous sommes tous responsables. C’est peut-être une première raison qui explique notre attachement si fort à cette fête de "Noël" et à sa célébration en "famille". Mais il y a plus.

Lorsqu’elle évoque la signification de la naissance (1), la philosophe Corinne Pelluchon relève que tout nouveau-né apporte du neuf au monde, en étant simplement "cet être imprévisible qui, bien plus loin que de ses parents, vient d’un nombre infini d’êtres humains uniques", montrant ainsi que "l’unicité de la personne dépend de la pluralité humaine". En tenant un nouveau-né dans les bras, nous voyons qu’il est marqué dans sa chair par les générations qui l’ont précédé, à commencer par ses parents et grands-parents, mais nous pouvons facilement consentir aussi au fait qu’il est le signe concret de l’inattendu, et que sa naissance apporte du neuf au monde. Nous nous demandons qui il va devenir et, lorsqu’il grandit, nous voyons s’épaissir le mystère de sa vie. Son unicité se dessine à partir de la pluralité des liens qui l’ont constitué depuis son enfance, et le "neuf" qu’il apporte par son existence confirme son altérité par rapport à toute image qu’on a pu se faire de lui. Toute naissance sauve ainsi le monde et nos vies de la routine (tout parent confirmera !) et elle apporte l’espérance que du neuf peut advenir dans le monde par chaque nouveau-né qui arrive, et grâce à lui.

Même pour celui qui ne reconnaît pas le Fils de Dieu dans l’enfant de la crèche, fêter la naissance d’un bébé rappelle nos origines et le lien qui nous lie aux autres et au monde commun. C’est parce qu’elle nous ouvre à l’espérance d’un renouvellement du monde, que nous attendons chaque année avec impatience la fête de Noël, car cette prise de conscience correspond pleinement et profondément à ce que nous sommes.

Ceci nous amène à un troisième aspect de notre attachement à Noël. Si elle manifeste l’importance pour nous du lien qui nous lie aux autres générations et au monde commun, alors la natalité témoigne de la nécessité d’organiser la société par des politiques en mesure de prendre en compte l’altérité et la diversité qu’elle manifeste, en respectant chaque personne comme un être libre, unique, capable en ce qu’elle est de renouveler le monde. C’est ce que la philosophe Hannah Arendt exprime lorsqu’elle dit que la natalité "est la catégorie majeure du politique" (2). Il faut en conclure que la disparition de l’attachement à la "natalité" dans une société correspondrait à sa disparition même. C’est sous doute de tout cela que procède notre attachement à la fête de Noël.

Il est à espérer qu’aucune idéologie, aucune politique, aucune forme d’égoïsme ou de peur, ne nous détournera jamais de la reconnaissance de cette richesse que représente pour la société chaque nouveau-né qui vient s’établir parmi nous. C’est pour cette raison, peut-être, que Dieu lui-même a choisi de se présenter à nous sous la forme d’un nouveau-né. Joyeux Noël ! Buon Natale !

(1) : "Éthique de la considération", Paris, Seuil, 2018, p. 142

(2) : "La Condition de l’homme moderne", Paris, Calman-Levy, 1983, p. 43