Journaliste

J'ai longtemps hésité avant d'écrire ces lignes. Parce que je connais trop le scénario : quelqu'un qui se revendique de la gauche - c'est mon cas - dispose d'un droit de parole limité. S'il brise certains tabous, il sera sans délai exécuté verbalement par les bien-pensants de son "camp". Je veux parler des tabous relatifs à l'insécurité, au racisme et à l'intolérance.

Une attitude m'insupporte : la culture de l'excuse que pratique une partie de la gauche dès que certains actes répréhensibles sont commis par une petite minorité de nos concitoyens d'origine immigrée. Ma colère a été ravivée ce mardi soir, à la vue du triste spectacle proposé lors du match de football France-Tunisie, au Stade de France. "La Marseillaise", magnifiquement interprétée par la chanteuse Lââm, d'origine tunisienne, a été copieusement sifflée par les supporters franco-tunisiens. Le même chahut avait eu lieu, précédemment, lors de matchs opposant la France à l'Algérie et le Maroc. Le même chambard s'est produit lors d'un récent Belgique-Maroc - la Brabançonne et les joueurs belges avaient été hués par de nombreux supporters d'origine maghrébine. Que se serait-il passé si les supporters français, ou belges, avaient saccagé l'hymne national tunisien ou marocain ou celui d'un pays d'Afrique noire ? L'indignation aurait été, logiquement, générale. La Ligue des droits de l'homme et l'ensemble des associations antiracistes auraient multiplié les communiqués scandalisés.

Le gouvernement français prône la fermeté : à l'avenir, si de telles scènes d'intolérance se reproduisent, tout match pourrait être annulé. A gauche, certains minimisent. "Je condamne, mais si des milliers de jeunes sifflent l'hymne national, c'est parce qu'ils vivent une grande souffrance, qu'ils ont l'impression qu'on les stigmatise, a commenté Marie-George Buffet, secrétaire nationale du Parti communiste. "Libération", quotidien de gauche, estime que "l'indignation surjouée de certains ministres confine au ridicule". Et de dénoncer "une odeur de démagogie : en conspuant l'hymne national, une partie du public exprimait aussi une colère devant les promesses non tenues de la République en matière d'intégration". J'ai cherché en vain un communiqué de la Ligue des droits de l'homme dénonçant l'intolérance, osons le mot, à coloration raciste, des provocateurs de mardi soir. Je crains d'attendre longtemps. Pour certains militants droit-de-l'hommiste, le racisme ne peut venir que des "petits blancs". Lorsque certains beurs dérapent, il faut les comprendre. Il faut être tolérant envers la bêtise.

Cette affaire de " La Marseillaise" n'est pas anodine. Ce sont les mêmes qui pratiquent la culture de l'excuse pour les chahuteurs du Stade de France, qui minimisent les incidents dans certains quartiers bruxellois. Deux ou trois centaines de caïds, souvent d'origine immigrée, y font régner la peur. Ils ciblent les "petits blancs", les personnes âgées régulièrement bousculées et volées, les jeunes dames "trop blondes ou trop sexy", régulièrement importunées et raillées, les journalistes de la RTBF ou d'ailleurs, régulièrement pris à partie et insultés, et les policiers, persona non grata dans ce qui ressemble parfois à des zones de non-droit. Les incidents se multiplient : émeutes à Anderlecht, policiers attaqués, voiture de la RTBF saccagée lors d'un reportage à Molenbeek...

Il est temps de rompre avec la culture de l'excuse. Les frustrations et la vie difficile de certains "petits blancs" justifient-elles leur attirance pour les thèses de l'extrême droite ? Non, bien sûr. Les discriminations - à l'embauche, notamment - dont souffrent certains citoyens d'origine immigrée excusent-elles leur propre intolérance, voire leur racisme ? Pas davantage. La victimisation systématique des petits délinquants par la gauche bien-pensante n'est pas la bonne politique.

Je redoute l'indignation sélective d'une partie de la gauche. Elle ouvre un boulevard à toutes les démissions intellectuelles et politiques. La gauche ne peut abandonner le peuple. Sa mission historique est de le protéger. J'appelle de mes vœux une politique sécuritaire de gauche. Il ne s'agit pas de plagier la droite. Mais de lutter contre toutes les insécurités et toutes les délinquances : insécurité sociale, insécurité physique, délinquance dans les quartiers, délinquance en col blanc... Surveiller et punir ne suffit pas. La gauche est attendue au tournant. Elle a le devoir d'innover. Actuellement, elle se contente trop souvent de céder à l'angélisme. Comme la droite, elle a contribué à la dérégulation de la finance. Contribuera-t-elle, par conformisme libertaire, à la dérégulation des quartiers ?