Une opinion de Clémence Pouletty, chroniqueuse littéraire.

Ils sont nombreux, ceux qui disent "On ne peut plus rien dire". "Alors comme ça, on censure la littérature ?"

Deux choses.

La première : d’abord, comme dans tout écriture de roman, récit, national, international, il faut un point de départ, d’accroche. Il faut un élément déclencheur. Cet élément, c’est "l’affaire Matzneff". Cet élément, c’est un livre, un témoignage : Le consentement, de Vanessa Springora. Car ils sont nombreux, les hommes, les vieux messieurs, à reluquer les petites adolescentes, aux corps qui se forment, pas terminés, à la santé mentale fragile, agacées par ce passage de l’enfance (!) à l’âge adulte.

Elles sont nombreuses, les adolescentes, à être tombées sous le charme d’un homme un peu plus âgé, car "plus mature que les gamins de ma classe". Et elles sont nombreuses à avoir gardé en elles un secret qu’elles ne diront jamais car il fait peur, il fait mal, car nous avons honte, car nous nous sentons sales et salies, car c’était de ma faute, car en fait, peut-être que c’est normal, que c’est le cours des choses.

Alors pourquoi je souffre ? Vanessa Springora permet aux femmes de parler, de s’ouvrir, d’enfin guérir.

La seconde : Quant à la censure de la littérature, autant être claire : quiconque veut lire des pages de fiction sur un viol, un inceste, de la pédophilie, une tuerie, fait bien ce qu’il veut. Quiconque veut en écrire, fait bien ce qu’il veut.

La littérature permet tout. La fiction est nécessaire. Son pouvoir curateur n’est plus à démontrer.

Ici, ce que nous condamnons ce sont des écrits de Journaux. De Journaux intimes. Une autobiographie, des faits de la "réalité", de la "vraie vie", consignés, au jour le jour. Des crimes écrits, avoués, assumés à visage et voix découverts sur les plateaux et en studio, lors d’années qui permettaient l’impensable.

Car antan, on ne souciait guère de la santé mentale des gens d’avant. On ne souciait guère de savoir si, la jeune fille abusée s’en remettrait ou non. On s’en amusait. On ne savait pas que la mémoire traumatique existe. On s’en fichait pas mal de savoir qu’elle en pleurait, qu’elle aurait peur des hommes, peur du sexe, qu’elle en ferait des cauchemars, qu’il lui faudra du temps, de longues années, pour guérir. Docile et soumise, l’enfant s’en remettrait.

Mais aujourd’hui : c’est terminé. Fini.
Les jeunes filles oseront parler. Elles sauront que ce n’est pas "normal."
Les jeunes filles d’hier panseront leurs blessures, car elles ne sentent plus seules, mais entourées, écoutées.

Les vieux criminels purgeront leurs peines.

Il ne s’agit pas de tribunal de la pensée. Mais de tribunal de l’action.

Je parle de jeunes filles et de vieux messieurs. J’aurais pu écrire sur les jeunes filles et les vieilles mesdames. Les jeunes garçons et les vieux messieurs. Les jeunes garçons et les vieilles mesdames.

Car le sexe d’un humain ne lui épargne rien.
Ni la décence, ni le crime, ni la douleur.

Ce texte a été initialement publié sur le blog de Clémence Pouletty : lire ici la version originale. Ses chroniques se trouvent également sur Youtube.