Une opinion de Nicolas Tsasa, professeur de géographie et de sciences sociales.

Le seul mot qui me vient à l’esprit face aux annonces récentes c’est incompréhension. Je suis enseignant. Même si j’ai parfois du mal à me convaincre de l’utilité de ma profession. Après seulement trois années d’enseignement, je peine encore à me sentir légitime dans ma fonction et surtout, je doute, comme tant de mes collègues, à poursuivre dans cette voie.

Je suis un jeune enseignant, mais je ne suis pas né de la dernière pluie. J’ai travaillé dans le secteur public puis plusieurs années en entreprise. Je sais donc à quoi ressemble et comment fonctionne le monde "réel" dont je parle si souvent à mes élèves dans le cadre de mes cours. Dans le monde "réel", sans compétences, on n’est rien ; sans connaissances on n’est rien ; sans diplôme pour valider les unes et les autres, on n’est presque rien. Et surtout, dans le monde "réel", sans volonté de se lever le matin pour travailler – le gros mot est lâché – on n’est moins que rien.

Pourtant, qu’avons-nous fait de ces quatre clés permettant aux adultes de demain de prendre leur place dans la société et de se développer en tant que citoyen responsable ? Nous devons, nous, enseignants, amener l’élève à développer ses compétences mais, attention, sans jamais l’obliger à étudier – le deuxième gros mot est lâché ! Mais il n’y a et il n’y aura jamais de compétences sans connaissances. Le savoir est un prérequis au savoir-faire ! Venons-en maintenant au diplôme. Il est loin le temps où un diplôme secondaire, supérieur voire universitaire suffisait à garantir la réussite économique et sociale d’un individu. Néanmoins, il reste toujours, dans l’inconscient collectif, un solide gage de compétences et de connaissances. Mais pour combien de temps ? Avec ce laisser-passer presque général lié à la crise Covid, on dévalorise – si d’aventure cela était encore possible – le diplôme de secondaire et on crée par la même occasion une armée de jeunes gens inemployables : sans connaissances et dépourvus de compétences. Mais surtout, ces jeunes manqueront de la quatrième clé, de loin la plus importante, pour s’en sortir dans le monde "réel" : la volonté de travailler. La volonté de se mettre en mouvement, de fournir des efforts, de poursuivre des objectifs, d’évoluer, de surmonter les obstacles et de dépasser ses limites.

Minimum syndical

Nous avons malheureusement face à nous une majorité d’élèves peu motivés, peu impliqués et largement distraits par leur téléphone portable. Parmi ceux que nous n’avons pas encore perdus irrémédiablement, bon nombre ne travaillent que pour obtenir des points. Quand je parle de points, je ne veux pas dire qu’ils travaillent pour obtenir la meilleure note possible, non, ils travaillent pour atteindre la barre minimale, soit 5/10. Que pensez-vous, que ces jeunes font depuis des mois et avec encore plus de certitude depuis quelques jours ? Ils se tournent les pouces car ils savent que l’"Ecole des fans" est ressuscitée. Leur raisonnement est simple : pas d’examen = pas d’étude. Et qui peut les en blâmer ? Le système tout entier leur a appris depuis leur entrée en primaire qu’il fallait travailler pour obtenir des points et non pour apprendre et se développer intellectuellement. Vous doutez de ce que j’avance ? Je vous invite à venir passer deux heures dans une de mes classes et vous verrez avec quel cynisme, quelle précision et finalement quelle intelligence mes élèves "lisent" le système scolaire et essayent d’en tirer le meilleur parti – obtenir leur diplôme – en minimisant leurs coûts – leur travail.

Ne vous méprenez pas, je ne suis pas un fervent défenseur de l’évaluation ni de l’examen. Dans un monde idéal, nous aurions des élèves qui apprennent de leur propre volonté, qui ont plaisir à fournir des efforts, qui sont conscients que l’éducation est un privilège et que l’effort est la voie la plus sûre vers le développement économique, intellectuel, social voire spirituel. Dans ce contexte, l’évaluation serait superflue. Mais nous vivons dans le monde "réel", un monde éducatif au sein duquel les élèves ne travaillent que pour obtenir des points, car c’est ce qu’on leur a appris à faire. On ne peut pas ignorer cet état de fait. Dans ce monde-là, il faut malheureusement des examens pour obliger les élèves à faire quelque chose. En les annulant, vous couronnez de succès une génération qui n’a fourni aucun effort pour récolter les lauriers dont sa tête est ornée.

Les élèves méritants pénalisés

Mais, me direz-vous, la crise sanitaire nous oblige à nous adapter, à être créatif, à être bienveillant – le troisième gros mot est lâché. Nous nous sommes adaptés, nous avons été créatifs et nous avons fait preuve de bienveillance. Pourtant, avec cette possibilité laissées aux établissements de supprimer les examens, d’une part, on met à mal les efforts fournis par les élèves méritants qui se sont adaptés à la situation particulière que nous vivons depuis de longs mois et d’autre part, on déprécie de manière insultante le travail des professeurs qui se démènent – comme tant d’autres professions – pour faire leur travail correctement dans des conditions extraordinaires ! Et puis, finalement, que cache ce terme bienveillance ? Signifie-t-il qu’il faille laisser tout passer aux élèves ? Il n’a pas su se connecter à Teams, soyez bienveillant ; il n’a pas rendu ses travaux depuis la Toussaint, soyez bienveillant ; elle a refusé de présenter son interro parce qu’elle n’avait pas noté l’échéance dans son journal de classe, soyez bienveillant ; papa n’est pas satisfait de la note alors que sa pauvre petite a étudié 30 minutes la veille, soyez bienveillant ; il dort en classe à chaque cours depuis le début de l’année, soyez bienveillant ; il y a une crise Covid, pas d’examens, soyez bienveillant.

Est-ce cela la bienveillance ? Est-ce le message que nous voulons transmettre à la future génération ? Réussir sans effort, alors que, dans le monde "réel", tant de gens se battent pour garder la tête hors de l’eau… Ne vous méprenez pas, je ne suis pas contre la bienveillance. Je suis même pour davantage de bienveillance dans tous les aspects de la société et dans l’enseignement en particulier, mais pour moi la bienveillance dont un professeur devrait faire preuve vis-à-vis de l’élève se résume à ceci :

La barre est très haute, le chemin vers cette barre est long et difficile mais si tu es disposé à emprunter ce chemin, nous le parcourrons ensemble, pas à pas, et je t’aiderai à te relever à chaque fois que tu mettras le genou à terre jusqu’à ce que tu atteignes l’objectif.

Une question me taraude, à qui profite ce – nouveau – sabordement de l’éducation communautaire ? Sans doute, cela relève-t-il d’une réelle volonté de rendre service à des élèves fragilisés – et ils le sont – par la crise que nous connaissons. Mais c’est assurément faire preuve d’une grande naïveté. Car, pendant ce temps, de l’autre côté de la frontière linguistique et dans certaines écoles, on poursuit le travail sur un rythme de croisière en prévision d’examens qui seront à coup sûr maintenus. Le résultat : une fracture encore plus nette entre écoles et des inégalités toujours grandissantes entre les élèves privilégiés et les autres. In fine, ce sont donc les élèves les moins bien équipés pour faire face à l’hybridation, les élèves dont les parents ont le plus souffert de la crise sanitaire et qui disposent souvent de moins de temps, de ressources ou de compétences pour accompagner leurs enfants dans cette situation inédite et difficile, qui souffriront de cette décision. En bref, ce sont les plus fragilisés, que l’on prétend pourtant défendre, qui pâtiront le plus de cette bienveillance présentée comme un cadeau… définitivement empoisonné.