Une opinion de Michele Gilkinet, Alain Adriaens, Bernard Legros et Jean-Pierre Wilmotte, défenseurs de la décroissance, à l'occasion de la journée mondiale de la décroissance.

"Un événement ne nous libère que si nous renonçons à nos habitudes et le saisissons comme une occasion de pensée." Hannah Arendt

Depuis 2013, les groupes décroissants du monde entier ont décidé d’une journée mondiale commune de la décroissance pour montrer à quel point les alternatives menant au-delà d'une société qui repose sur la croissance économique sont déjà non seulement explorées mais encore mises en pratiques partout sur notre planète.

Cette année, les deux mois de confinement (et le déconfinement partiel qui démarre) forcent nos contemporains à mesurer ce qui est vraiment important pour eux et ce qui ne l’est pas. Objecteurs/trices de croissance belges, nous constatons que cette réflexion obligée sur les valeurs qui donnent sens à nos vies ouvre les yeux de beaucoup sur ce que nous essayons de rendre visible depuis près de 20 ans : notre société est engagée dans une voie qui est non seulement suicidaire sur un plan écologique mais aussi totalement négative quant au bien-être des personnes.

Revenir à l’essentiel

Le ralentissement obligé des activités dans les grandes villes excitées des sociétés productivistes a eu des conséquences tant négatives que positives. Malgré les appels désespérés à "la relance" des partisans du business as usual, il devient évident que nous ne pourrons recommencer comme avant. Le travail des humains ayant diminué de près de 30%, la production et la consommation vont inévitablement suivre. La seule question qui vaille est de savoir comment seront partagés les efforts et quels sont les secteurs économiques dont il faudra réduire la voilure.

Or, justement, depuis 20 ans, les objecteurs/trices de croissance réfléchissent, non seulement théoriquement mais aussi très concrètement, à ce qui est essentiel pour que toutes et tous puissent avoir des vies bonnes et pas seulement des vies pleines de choses inutiles, voire nocives. La modération que nous proposons n’est pas contrainte, comme celle imposée suite à la pandémie due au Covid-19, mais inspirée par la volonté d’atteindre plus de résilience environnementale et de justice sociale. Fort logiquement, ce que nous avons réfléchi et élaboré depuis longtemps est totalement en phase avec ce qu’il faudrait faire aujourd’hui, même si notre démarche était volontaire et qu’aujourd’hui la récession néolibérale est subie.

Nous sommes ravis de voir que, tout à coup, les médias dominants se mettent à parler de décroissance, mais ils le font hélas avec une certaine impréparation. Ils invitent des néo-convertis, certes enthousiastes mais parfois maladroits, ainsi que des faux amis qui décrédibilisent plutôt le projet. L’objection de croissance n’est, en effet, pas l’opposé de l’obsession de croissance : face au "plus de tout" nous ne défendons pas le "moins de tout" mais des choix rationnels définis sur base de ce qui est souhaitable et de ce qui ne l’est pas, voir même nocif, si pas criminel. La pensée des décroissants favorise évidemment la qualité plus que la quantité mais souhaite aussi réintroduire dans les décisions collectives des valeurs bien trop oubliées : la morale compte et pas seulement l’utilité ; la sincérité prime sur la vente d’illusions ; non, la décroissance ne signifie pas la fin de l’économie mais une autre économie où la mesure l’emporte sur le gaspillage, où la prudence est préférée à la fuite en avant technologique.

Le doute créateur face aux certitudes dépassées

Fort logiquement, celles et ceux qui, depuis des décennies, ont osé douter de la pertinence de la société productiviste ne prônent pas des certitudes à prendre ou à laisser. C’est avec toutes les composantes de la société qu’il faudra élaborer des manières d’être au monde et des règles fort différentes de celles venues du passé où les profits monétaires de quelques-uns l’emportaient sur l’intérêt du grand nombre.

Depuis plus de 10 ans, en Belgique aussi, de nombreux/ses objecteurs/trices de croissance étudient les recherches et productions intellectuelles des philosophes, économistes, scientifiques, sociologues... qui, toujours plus nombreux, réalisent que la croissance est un poison écologique et social. Ils et elles suivent aussi avec attention les expérimentations existentielles qui préfigurent un monde résilient à travers les Villes et Villages en transition notamment. Le mpOC, par exemple, a décliné cela en proposition politiques concrètes, réalistes et souhaitables, adaptées à la réalité belge mais aussi plus largement aux pays (sur-)développés, notamment dans un" Nouveau pacte social" et dans un "Projet Économie-finances".

En Belgique aussi

La crise sanitaire a forcé à désapprendre les mauvaises habitudes héritées du passé et qui conduisent à l’impasse par manque de réflexion. Il faudra maintenant réapprendre à vivre, produire et consommer tout à fait autrement si nous ne voulons pas poursuivre une logique suicidaire. Les réflexions qui devront présider à ce "monde d’après" sont complexes car les changements nécessaires sont, eux aussi, complexes, voire risqués.

Maintenant que les objecteurs/trices de croissance sont moins dérangeants et que beaucoup considèrent enfin que leurs idées sont très pertinentes, nous espérons que nous serons enfin reconnus comme des interlocuteurs crédibles qui peuvent apporter beaucoup à l’élaboration des solutions que l’on juge enfin impérieuses.

Les personnes qui suivent sont à la disposition des médias, organisations, voire partis, qui sont prêts à ces échanges respectueux et constructifs.

Titre de la rédaction. Titre original : "À l’occasion de la journée mondiale de la décroissance ce 6 juin, les objecteurs de croissance du monde entier rappellent leur expérience"