Une opinion d'Adrien Puylaert, citoyen bruxellois, sociologue spécialisé dans les questions urbaines et professionnel dans le secteur de l’immobilier à Bruxelles depuis plusieurs années.

Le jeudi 3 décembre, le gouvernement bruxellois présentait sa proposition de taxe kilométrique intelligente baptisé "Smartmove". Le but de cette taxe est simple : diminuer l'usage de la voiture de 25% dans la capitale d’ici à 2030 raison de l'impact économique de la congestion sur l’économie belge (plusieurs milliards par an), mais aussi en raison de l’impact en termes de santé publique à Bruxelles (plus de 600 morts par an selon Bruxelles Mobilité).

Très rapidement, le projet a provoqué une levée des boucliers en Flandre et en Wallonie. Le jour même, la ministre flamande de la Mobilité, Lydia Peeters, annonçait être contre cette taxe kilométrique décidée unilatéralement par la région Bruxelloise et son intention de s’y opposer. Willy Borsus, vice-président du gouvernement wallon regrettait ce qui est, selon lui, "une mesure budgétaire pour Bruxelles". Sur les réseaux sociaux aussi, le projet suscitait un tollé.

Une critique est revenue très souvent: cette taxe allait provoquer une fuite massive des entreprises hors de Bruxelles. En effet, le jour même de son annonce, Georges-Louis Bouchez accusait le gouvernement Bruxellois de vouloir faire fuir les entreprises hors de la capitale. Tanguy Stuckens, le gouverneur du Brabant Wallon déclarait que sa province était prête à accueillir les entreprises bruxelloises. Bart De Wever en rajoutait une couche en annonçant sur Twitter "À Anvers, les entreprises et les travailleurs sont les bienvenus !".

Une critique qui ne tient pas la route

Pourtant, si l’on analyse cette critique de manière objective, on se rend rapidement compte qu’elle ne tient pas la route. En effet, aujourd’hui déjà, les loyers pour les immeubles de bureaux sont deux fois plus élevés à Bruxelles qu’en périphérie. Les taxes aussi. Les salaire moyen y est 16% plus élevés qu’en Flandre et 23% plus élevés qu’en Wallonie. Pour une entreprise, être à Bruxelles n’est pas, et ne sera jamais l’option la plus économique, ce n’est pas la taxe kilométrique qui va changer quelque chose à cela.

Et pourtant, le nombre d’entreprise à Bruxelles est en constante augmentation depuis des années (Statbel). Comment expliquer cela ? Simplement parce qu’être situé dans la capitale offre des avantages que les autres régions du pays ne peuvent pas offrir :

  • une proximité avec les centres de décision nationaux et internationaux ;

  • une localisation centrale au sein du réseau de transport belge et européen permettant de recruter des talents dans tout le pays et à l’étranger ;

  • un accès direct au tissu économique bruxellois, représentant à lui tout seul 20 % du PIB national ;

  • un potentiel de recrutement de jeunes talents incomparable car avec plus de 110.000 étudiants Bruxelles est, et de loin, la plus grande ville étudiante du pays ;

  • une visibilité accrue car Bruxelles est la seule ville belge réellement connue à l’international ;

  • Etc.

Quelques euros par jours n’atténueront en rien les avantages d'être à Bruxelles

Ces raisons, qui peuvent d’ailleurs s’appliquer à d’autres grandes villes, expliquent pourquoi pour certaines entreprises il est préférable de se localiser dans les métropoles même si les loyers et les taxes y sont plus élevés. Donc non, la taxe kilométrique ne poussera pas les entreprises à quitter massivement la capitale car une taxe de quelques euros par jours n’atténuera en rien les avantages cités ci-dessus. Au contraire, Bruxelles, en partie débarrassée de son problème de congestion, pourrait devenir plus attractive.

Un système structurellement en défaveur de notre région capitale

Je conclurai avec un triste constat : dans la plupart des pays, les décideurs politique ont depuis longtemps compris que le rayonnement économique et culturel de leurs pays dépend en grande partie du rayonnement de leurs métropoles et investissent massivement dans celles-ci. En Belgique à l’inverse, nous avons mis en place un système structurellement en défaveur de notre région capitale avec un financement des régions sur la base de l’IPP des personnes là où elles résident et non là où elles travaillent. Les différents mécanismes de financement en faveur de Bruxelles ne compensent qu’une infime partie de l’argent qui quitte tous les jours Bruxelles via les 350.000 navetteurs travaillant dans la capitale.

Le résultat est que notre capitale est sous financée et ne peut donner la pleine mesure de son énorme potentiel. Et chaque fois que les bruxellois veulent se réapproprier une partie de ce qui est produit sur leur territoire ou, comme c’est le cas avec la taxe kilométrique pour le moment, affirmer leur droit à gérer leur région, ils sont bloqués par des politiciens flamands et wallons ne voyant que l’intérêt à court terme pour leurs régions respectives.

Pourtant, le rayonnement économique de notre capitale dépasse largement les frontières régionales et l’ensemble des belges auraient intérêt à avoir une capitale pouvant exploiter au mieux ses atouts. En bridant le potentiel de notre métropole, c’est le potentiel de tout notre pays que nous bridons.