Une opinion de Valéry Witsel, enseignant.


Derrière les masques, les émotions du visage sont peu perceptibles. Avec un peu d’attention, on lit toutefois une pointe de tristesse dans le regard. Maux de têtes, troubles du sommeil, fatigue, dépression, décrochage… Lorsqu’on prend le temps d’interroger les jeunes sur la façon dont ils vivent l’enseignement à distance, nombreux sont ceux qui témoignent de leur mal-être. A travers le port continu du masque, le maintien des corps à distance et l’usage omniprésent de la visioconférence, l’école vit aujourd’hui une expérience totalement inédite dont on n’a pas encore vu l’ampleur des conséquences psychologiques et sanitaires. Dès lors, une question essentielle se pose au monde politique et à tous les acteurs de l’éducation : doit-on réellement se résoudre à assister, sans réagir, à la détresse psychologique d’un nombre croissant de jeunes ?

Un débat public s’impose d’urgence pour imaginer collectivement des alternatives au fonctionnement actuel de l’école. Contrairement aux adultes, il n’existe pas d’organe de représentation démocratique où les enfants et ados pourraient revendiquer leurs droits et exprimer leurs difficultés. Il est dès lors du devoir absolu des adultes d’agir pour le bien-être des jeunes générations.

Les fausses promesses de l’école numérique

Le recours à la visioconférence pour l’enseignement à distance s’est imposé très vite comme une évidence dans la majorité des écoles secondaires. En quelques mois, diverses multinationales du numérique ont colonisé les écoles, à travers les applications Teams Microsoft, Google Classroom ou Smartschool. Aujourd’hui, sans concertation entre les profs, des ados peuvent potentiellement passer 6 heures par jour devant leur écran pour suivre leurs cours, temps auquel il faut ajouter celui nécessaire pour répondre aux mails. Si l’on ajoute l’usage privé des écrans, à combien d’heures par jour arrive-t-on ?

De l’autre côté de l’Atlantique, la société canadienne et l’Académie américaine de pédiatrie s’accordent pourtant sur l’importance de ne pas dépasser deux heures d’exposition aux outils connectés pour les enfants, entre 6 et 18 ans. Chez nous, de plus en plus de médecins et psychologues signalent des troubles du sommeil, des maux de dos, de dépression, de myopie ou de cyberdépendance liée à un usage excessif des écrans. La relation virtuelle au travail, à usage intensif, est profondément déshumanisante. Toute personne qui a subi toute une journée de formation sur zoom peut en témoigner ou, du moins, en a fait l’expérience inconsciente.

D’un point de vue pédagogique, le numérique est loin de remplir ses promesses. Selon un rapport Pisa sorti en 2015, en moyenne, au cours des dix années, "les pays qui ont consenti d’importants investissements dans les technologies de l’information et de la communication dans le domaine de l’éducation n’ont enregistré aucune amélioration notable des résultats en compréhension de l’écrit, en mathématiques et en sciences (1).

Les auteurs de ce rapport ajoutent que si une faible utilisation des ordinateurs peut être bénéfique, la compréhension de l’écrit tend à diminuer progressivement au-delà d’un certain seuil d’utilisation.

Bien sûr, faute de possibilités de liens plus intenses, en période de pandémie, les télécommunications peuvent avoir une certaine fonction sociale, pour autant que leur usage ne soit pas (sur)saturé par le travail scolaire.

Enfin, la situation de monopole dont jouissent Microsoft et Google sur un service public comme l’école devraient nous interpeller. Est-on certain de l’usage qui est fait des données des adolescents ? Quelle serait notre réaction si McDonald avait la mainmise sur la totalité des cantines scolaires du pays ? Si l’usage d’une technologie n’est plus un choix libre, mais une obligation, ne devient-elle pas un instrument d’aliénation ?

Mille alternatives possibles !

Même en temps de crise, de nombreuses pistes alternatives peuvent être explorées. Le travail à distance peut être, par exemple, consacré à des exercices d’écriture et de lecture, lesquels se passent très bien d’écran. Les écoles pourraient créer des comités de concertation, entre profs, éducateurs , membres de la direction et représentants des élèves pour veiller à ce que ceux-ci ne soient pas surchargés, en quantité de travail, ou en heures d’exposition devant les écrans. Ces groupes de travail pourraient aussi envisager des activités porteuses se sens et favorables au bien-être des jeunes.

Pourquoi ne pas expérimenter davantage l’école du dehors ? Celle-ci permettrait aux jeunes de s’aérer l’esprit, s’ouvrir les sens, se dégourdir les jambes… Respirer ! Le prof de français pourrait faire du théâtre en extérieur ; l’enseignante de science ferait découvrir la nature en analysant les interactions écologiques d’une forêt ou d’un étang ; la prof d’éducation physique pourrait organiser une journée de randonnée ou de vélo ; le maître d’histoire ferait de l’histoire locale en sillonnant les rues de la ville, à la recherche de traces du passé. Quoi de mieux d’un point de vue sanitaire ? De l’activité physique, une ventilation constante et des distances entre élèves supérieures à celles que permette une classe ! On trouve de l’argent pour équiper chaque enfant d’une tablette, on en trouvera bien pour habiller chaudement tout le monde. Pourquoi ne pas imaginer aussi des activités d’expression créative comme de la musique, du dessin, du théâtre ou des ateliers d’écriture ? Des projets transdisciplinaires pourraient fleurir et les profs trouver dans cet élan collectif un surplus de motivation en cette période morose. Les éducateurs en maison de devoirs et les étudiants du supérieur qui se destinent à l’enseignement viendraient prêter main forte aux profs. Le matin, à l’heure où le cerveau est le plus disponible, l’école se déroulerait sur des bancs, comme d’habitude. L’après-midi ? Tout le monde dehors !

Utopique ? En partie, peut-être. Mais tout progrès de société commence avec une part d’expérimentation et de rêve. L’école numérique, à haute intensité, est destructrice. Mais rien n’est perdu, les jeunes ont un haut potentiel de résilience, pour peu qu’on les place dans un contexte épanouissant !

(1) OCDE/PISA, "Connectés pour apprendre ? Les élèves et les nouvelles technologies", 2015

Titre de la rédaction. Titre original : "Une jeunesse en souffrance. L'école en questions"