Une opinion de Stéphane Arcas, plasticien, scénographe, auteur, metteur en scène.

"Quand j'ai ouvert les yeux, le monde avait changé.
Au milieu du mois d'août, je crois qu'il a neigé.
Il n'y avait plus personne aux terrasses des cafés
et tous les magasins étaient fermés.
On aurait dit la guerre ou bien un jour férié
sans repas de famille et sans électricité.
Il n'y avait rien à faire et rien n'a été fait"  
Diabologum, 1996


Chers gouvernants,

Désolé d’étaler cette référence grunge prophétique des années 90 mais…

En ce moment, le monde de l’art vit un drame profond au côté du reste de la société.

Qu’on soit dans une discipline ou l’autre, qu’on soit créatrice ou créateur, administrateur ou administratrice, technicien ou technicienne, programmatrice ou programmateur, public, etc… je dirais artiste sans distingo hiérarchique pour simplifier. Et je parlerai d’Art plus que de culture parce que l’Art est vivant alors que la culture ne l'est pas forcément et que ce terme a trop de sens différents.

Vous avez pu lire à de nombreuses reprises, les conséquences que cette épidémie a sur notre métier et à quel point nous n’avons pas apprécié la légèreté avec laquelle le gouvernement a répondu à nos appels dans un premier temps.

Je suis d’accord avec la plupart des revendications de mes collègues. Il faut sauver notre secteur, oui… mais je voulais préciser un détail: il faut sauver notre secteur au même titre que les autres ni plus ni moins.

Comme toujours, dans ce genre de circonstances, nous ne sommes pas la priorité et nous voici tous, soutenus par la presse qui nous donne la parole dans de nombreuses tribunes, en train d’essayer de convaincre la classe politique de la nécessité de notre survie.

Cette sempiternelle joute verbale

Pour tout vous dire, souvent, nous usons d’une stratégie réthorique en répliquant avec des arguments ad-hominem à ceux qui nous sont opposés, notamment le fait de ne pas répondre aux urgences du moment et de ne pas être rentables.

"Retour à Reims, sur fond rouge", où Stéphane Arcas adaptait à la scène le récit de Didier Eribon (Varia, 2017). © Estelle Rullier

Le monde de l’Art, aliéné par la pression sociale, s’autocensure, se sent obligé de justifier, tel la cigale de la fable, l’importance de son existence sur terre.

"On est là pour vous faire rêver, rire, penser, pleurer etc... les enfants, les jeunes, les personnes âgées, les riches, les pauvres etc…", "Un euro investi dans la culture en amène quatre dans les caisses etc…" "Quelle influence sur l’immobilier a l’installation dans des quartiers la présence d’artistes et de lieux culturels, etc…", "Nous représentons 5% du PIB etc…".

Mais dans cette sempiternelle joute verbale qui nous oppose aux restrictions budgétaires, une phrase, une idée m'horripile et revient sans cesse dans les médias, dans la bouche des politiques et des artistes eux-mêmes. Un argument romantique récurrent qui est asséné à tout va : "nous sommes les garants de la démocratie"

Tous les artistes ne sont pas les garants de la démocratie

Non!

Je ne suis pas, et je ne crois pas que tous les artistes soient "garants de la démocratie".

Nous ne sommes pas tous les mêmes, nous ne pensons pas tous la même chose. Nous vivons en démocratie mais nous ne garantissons pas la démocratie.

Et, pour preuve : il y a des artistes dans les dictatures aussi. L’histoire nous l’a tristement démontré.

Au delà du chipotage sur les mots, je m’insurge car cette idée mignonne, cette expression poignante, je la trouve un peu trop facile. En effet, elle vous est bien pratique pour manier la langue de bois dans les moments pénibles.

Et elle n’est pas liée qu’à la crise du Covid-19. À la suite d'attentats comme ceux de Bruxelles, du Bataclan ou de Charlie Hebdo, les politiques de tous bord claironnaient déjà à l’unisson qu’il fallait défendre la culture et l’éducation parce qu’elles sont "synonymes de démocratie". Cet argument fait partie d’une dramaturgie de crise qui enrobe le discours d’une emphase lyrique et détourne à merveille l’attention de l’électeur de la responsabilité profonde du politique.

Ensuite, comme par magie, on oublie cet engouement éphémère dès le conclave budgétaire qui suit.

Par conséquent, dès qu’une mesure d’austérité frappe, notre secteur utilise à son tour cette idée pour "justifier" son importance: nous sommes "garants de la démocratie".

Oui, la majorité des artistes vont dans le sens de la démocratie…J’aimerais bien que nous la garantissions, mais bordel, ce n’est pas ce qui nous définit de "garantir" la démocratie.

Nous, nous sommes fondamentalement là pour créer.

Pourquoi devrions-nous justifier l’utilité de nos métiers?

Par contre, oui, on pourrait dire que c’est notre liberté et notre indépendance qui témoigne de la démocratie. Mais ça, ces conditions de créations démocratiques, c’est à vous de les garantir et ce, en arrêtant de nous affamer.

En nous contraignant, comme vous contraignez l'éducation, la santé et la justice etc… (mais pas l’armée). Vous étranglez la démocratie car vous limitez notre liberté et notre indépendance.

Alors, je vous le demande à vous, nos dirigeants : pourquoi, nous, artistes, devrions-nous justifier l’utilité de nos métiers?
Ils ont toujours existé.
Comme le vôtre, mesdames, messieurs les gouvernants.

En douter est, ni plus, ni moins, aussi absurde que de s’interroger sur la nécessité de la justice, de l’agriculture, des transports… de n’importe quel secteur (à part l’armée et la finance peut-être).

Nous n'avons pas à nous justifier

Notre activité est remise en question car sa nécessité n’est pas "première" comme l’agriculture, l’industrie et la santé.

Mais bon, nous ne sommes pas plus "virtuels" que vous, les gouvernants. Si on y réfléchit bien, votre action n’est pas plus concrète physiquement, matériellement que celle de l’art, de la justice ou de l’enseignement.

On pourrait bêtement utiliser des stéréotypes boulangistes et dire que "ce pays tourne presque mieux quand il n’a pas de gouvernement" et vous demander de justifier votre utilité et de l’urgence qu’il y a à vous maintenir en fonction.

Et l’armée, oui, encore une fois, a-t-on besoin d’autant de bombes? Personnellement je n’en utilise pas au quotidien.
Peut-être devrais-je ? 

La vie d'artiste, ses questions, ses avancées, ses doutes, figurait au centre de "Bleu Bleu", spectacle conçu, écrit et scénographié par Stéphane Arcas (Théâtre Océan Nord, 2015). © Michel Boermans

Alors, oui, voilà je pense que nous, artistes, n’avons pas à nous justifier.
Bons ou mauvais, de droite ou de gauche, nous avons toujours existé.

Mais ce n’est pas une obligation d’être "garants de la démocratie" pour un artiste. Sinon ce ne serait pas démocratique justement.

Il se peut qu’à des moments, notre travail coïncide avec le social, le politique, l’éducation, tout comme il coïncide malheureusement avec le militaire dans certains pays.
Alors, nous n’allons pas nous faire passer pour des héros, des saints ou des martyrs.
Ce n’est pas notre métier de "garantir la démocratie".
C’est le tien.

C'est ton travail

À toi, chère classe gouvernante.

Toi, chère classe gouvernante, qui a délaissé la santé : penses-y quand tu fais ton budget après la pandémie.
Chère classe gouvernante, tu as délaissé l’éducation : penses-y quand tu fais ton budget après les attentats.
Chère classe gouvernante, tu as délaissé l’art, l’agriculture, l’éducation, la justice etc…, penses-y quand tu fais ton budget avant la Mort.

Le garant de la démocratie en premier lieu c’est, et ça doit-être, toi.

Je ne veux pas me placer en quémandeur et te demander de nous aider. Je veux que tu nous aides. Que tu nous aides tous.
Parce que c’est ton travail.

Je ne te demande pas de justifier le choix de ce travail mais simplement d’agir.
Parce que nous t’en accordons les moyens financiers depuis longtemps.

Nous artistes, soignants, artisans, enseignants, ouvriers, journalistes, paysans, manutentionnaires, commerçants, informaticiens…