Une opinion du collectif féministe "Kahina" et du collectif "les cannelles".


Nous nous interrogeons sur le vernis scientifique de l’opinion rédigée par Fadila Maaroufi, parue dans La Libre du 16/07/2019. Si le port du voile est l’obsession de ces femmes minorisées, pourquoi revendiquent-elles alors le droit de travailler et d’étudier au nom des valeurs démocratiques de tout état de droit, et pourquoi l’autrice rédige-t-elle un article à charge des personnes qui le portent ?


Sur la scène démocratique actuelle, nous ne pouvons que nous réjouir de voir les débats se multiplier : la liberté d’expression – qui permet de donner son opinion, de critiquer des gouvernements et des religions – est un droit fondamental inscrit dans l’article 10 de la Convention de sauvegarde des Droits de l'Homme et des Libertés fondamentales.

Certes, chacun est libre de s’exprimer en Belgique, mais à la condition de ne pas contrevenir à la loi. Dans notre plat pays, "l’incitation à la discrimination, à la haine, à la violence ou à la ségrégation à l’égard d’autrui, en public, intentionnellement et pour une raison précise" est interdite.

Si on a décidé de faire usage de la liberté d’expression en se basant sur des recherches scientifiques, ce droit doit s’accompagner d’un argumentaire scientifique, objectivable et non orienté, qui permette de légitimer un discours. Or, si la liberté académique n’est pas discutable, la recherche scientifique doit être validée théoriquement et empiriquement car elle est reconnue dans l’opinion publique comme une fonction d’autorité. Il s’agit dès lors de ne pas instrumentaliser la liberté académique pour faire passer une vision manichéenne de la société, qui serait partagée entre les bons et les mauvais choix, les bons et les mauvais féminismes, la bonne et la mauvaise laïcité, les bonnes et les mauvaises valeurs. Cette position unilatérale est du ressort de l’extrémisme : elle est précisément condamnable car elle est ici légitimée rhétoriquement par une enquête.

Nos remarques

Nous nous interrogeons donc sur le vernis scientifique de l’opinion rédigée par Fadila Maaroufi, parue dans La Libre du 16/07/2019. Avant d’entrer dans le détail des résultats avancés comme étant ceux d’une enquête de terrain, notamment au travers d’entrevues, nous tenons néanmoins à rappeler certains éléments de contenu.

Tout d’abord, nous questionnons le terme "normalisation" pour deux raisons : d’abord, la norme est imposée par le groupe dominant et non par les minorités. Pour rappel, le nombre de musulmans en Belgique ne dépasse pas 6%. Ensuite, les collectifs cités dans l’opinion ne veulent édicter aucune norme sinon la liberté de choix et la lutte contre toute interdiction ou imposition. Enfin, rappelons que dans les collectifs cités, de nombreuses personnes sont athées, agnostiques ou ont d’autres convictions que la religion musulmane.

Nous nous proposons de relever un certain nombre d’assertions. L’autrice écrit que "certaines associations ne défendent pas les musulmans en général mais ceux qui se soumettent à l’idéologie islamiste anti-laïque". Sur quelles bases a-t-elle tiré cette conclusion ? Les associations incriminées se revendiquent de l’égalité de droit pour tous, certaines d’entre nous faisant le travail de réfutation des interprétations patriarcales du Coran. Certaines membres n’ont pas peur de se définir comme laïques, même, notamment pour redonner de l’épaisseur au sens initial du triple principe politique que recouvre la laïcité : le principe de non-discrimination, la non-ingérence des organisations religieuses dans l’Etat, et vice-versa, et enfin, la liberté d’exprimer ses convictions philosophiques et religieuses, en public ou en privé (1). Mais effectivement, comme le révèle l’autrice, la laïcité est souvent mal comprise, sans stigmatiser les musulmans pour l’affirmer, puisqu’elle-même confond laïcité convictionnelle (elle parle de laïcs dans le texte au masculin, ce qui veut dire qu’elle s’y réfère) avec la laïcité politique (laïques au masculin) dont nous venons depréciser le sens (2).

Dans cette perspective, il est cohérent de se "préserver des dogmes", pour autant que la liberté de religion inscrite dans les droits fondamentaux universels à tous les niveaux (3) soit respectée.

Toujours dans un souci de clarté, nous regrettons l’emploi de lieux communs comme islamistes, répété sans définition ni contours, et le ton misérabiliste de l’autrice lorsqu’elle parle au nom des concernées, toujours prêtes à la victimisation selon elle. Si le port du voile est l’obsession de ces femmes minorisées, pourquoi revendiquent-elles alors le droit de travailler et d’étudier au nom des valeurs démocratiques de tout état de droit, et pourquoi l’autrice rédige-t-elle un article à charge des personnes qui le portent ? Mais surtout, qui sont ces femmes interviewées qui toutes se disent soumises à Dieu ou se prétendent bonnes musulmanes ? Les militantes que nous sommes, dont parmi nous des femmes athées, affirment croire ou ne pas croire pour 1001 raisons, d’une part, et dénoncent les jugements de valeur, d’autre part. Loin de nous soumettre aux diktats des uns et des autres, nous prônons l’inclusion de toutes les femmes dans notre société à travers leur participation politique, l’éducation, l’emploi, l’art ou le dialogue intra/intercommunautaire. De la résilience ou du silence, nous voulons passer à l’empowerment (capacitation) pour plus de justice et d’égalité entre toutes les femmes.

De même, il semble que l’autrice réduise le monde musulman à un groupe homogène, parlant arabe et disséminé dans les familles marocaines. Or, la première communauté de musulman.e.s dans le monde est indonésienne, d’autres viennent du Moyen-Orient, de Turquie et beaucoup viennent d’Afrique (le Maghreb, c’est avant tout l’Afrique du Nord, n’en déplaise à l’autrice). Il y a même des convertis de toutes les origines. En Belgique, des personnes originaires de la Turquie, de l’Albanie, de l’Iran, du monde entier se côtoient.

Là où le bât blesse

Dans le prolongement de cette réflexion, nous sommes particulièrement interloquées par le caractère paternaliste d’une opinion tranchée qui dénie les capacités d’intelligence, de réflexion et d’analyse des musulmans (de religion ou de culture ? le texte ne le dit pas) qui ne comprendraient pas les enjeux de la société et auraient besoin d’une gauche salvatrice. Elles n’auraient pas d’agency – capacité à agir sur leur environnement – contrairement à d’autres femmes. Car voilà où le bât blesse : l’autrice s’attache à partir d’une vision infantilisante des femmes concernées à promouvoir ce qui est bon pour elles, à les aider et à les accompagner, là où les associations les considèrent comme les actrices de leur propre changement dans un chemin d’auto-émancipation vers la dignité.

Cependant, nous nous retrouvons dans la nécessité de lutter contre toute atteinte à la mixité, dont l’impossibilité pour les femmes qui portent un voile sur les cheveux (voile, turban, foulard, chapeau, bandana,…) de pouvoir aller en formation ou au travail, de nager, de faire du théâtre, avec tous.tes les autres tout comme nous sommes déterminées à lutter pour défendre les principes démocratiques de base que sont la liberté de pensée, la liberté de conscience et leur expression.

(1) : à ne pas confondre avec la sphère domestique

(2) : Consulter à ce sujet : Mehmet Saygin, La Laïcité dans l’ordre constitutionnel belge, Academia, 2015

(3) : La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, art. 18, la Convention de Genève n°111, art. 9 § 1 et 2 de la Convention européenne des droits de l’Homme, art. 2 du Premier protocole additionnel à la Convention européenne des droits de l'Homme, la Charte Européenne des Droits Fondamentaux, art. 10 &. 21, la Directive Européenne RL 2000/78/CE, art.. 1er, la Décision-cadre contre le racisme de 2008, la Constitution belge - article 19, lois fédérales anti-discrimination du 10/05/2007, Décret anti-discrimination – antiracisme des Communautés et Régions, CCT 95 : Convention Collective de Travail n°38 – art. 2Bis et n°95 du 10/10/2008 du CNT