A l’époque du rénové, mon amie Marie-Paule devait "donner le goût du latin" à des élèves qu’elle ne pouvait en aucun cas faire travailler - il fallait "donner le goût", pas "traumatiser" ! - et Marie-Paule a trouvé un autre métier. En 2010, tous les profs doivent "motiver" leurs élèves pour le français, les mathématiques, l’histoire etc. Et les enfants n’apprennent ni effort ni discipline ni français, ni mathématiques, ni

Beaucoup d’enseignants s’épuisent à tenter de "motiver" leurs élèves. "Motiver" est malgré tout plus facile que "faire travailler vraiment" dans des classes surpeuplées d’enfants très différents. Et personne ne bouge ! Pourquoi ne réagissons-nous pas devant une situation aussi alarmante ? Inertie devant les montagnes à soulever (car il faut aussi reconstruire !) ? Inertie sachant qu’on vit dans une société d’abondance qui assurera - croit-on - la même abondance à nos enfants ? Indifférence quand notre enfant s’en sort ? Peur d’avoir l’air bête ? Peur du qu’en dira-t-on et des ennuis possibles ?

Il m’a fallu du temps pour comprendre que la peur joue un rôle car tant d’amis, de connaissances se plaignent de l’enseignement - "Toi, tu t’y connais, tu trouves normal que... ?"- je leur montre à quel point ils ont raison de se plaindre Et aucun ne va plus loin, aucun n’ose en parler à d’autres enseignants, aucun n’écrit aux journaux. Oui, ils ont peur. Je n’ai plus d’enfant à l’école, ne reçois plus de salaire, n’ai pas d’avantages à attendre ni d’ennuis à craindre et oserai esquisser un tableau de ce qu’on appelle "enseignement" en Wallonie.

Dès l’école primaire, ce que les enfants étudient en classe est trop souvent incompréhensible pour leurs parents censés avoir étudié la même chose ! Cette incompréhension crée une distance entre parents et enfants, distance qui peut installer le mépris et qui rend très difficile la tâche de l’éducateur (" papa, t’es trop con, tu comprends même pas ça !")

L’école s’est inventé une langue personnelle pour faire "étudier" des choses tellement plus motivantes que l’orthographe, le calcul, des choses aussi indispensables que la différence entre un texte narratif et un texte démonstratif, que la comparaison entre "les amis de quinze" et "les amis de quatorze". Tout cela via QCM, textes à trous, jeux divers qui ne structurent en rien le cerveau mais qui sont "contrôlés" de manière nécessairement et obligatoirement objective.

Les parents désireux de comprendre sont mal reçus par un enseignant qui ne comprend pas toujours lui-même, qui est obligé de suivre des consignes strictes, mais ils reçoivent parfaitement le message : "Tout le monde réussit." Ils n’insistent pas Ils n’oseraient pas non plus car ils craignent des retombées négatives pour leur enfant. Ils ont peur. Ceux qui s’adressent vraiment aux enseignants le font trop souvent au mauvais moment, quand leur enfant a eu un très mauvais bulletin, quand on peut éventuellement changer les points mais pas les connaissances de l’enfant.

Cette attitude, peu favorable au respect pour les enseignants - qui fait que les profs ont peur des parents ! - est tragique pour la formation des jeunes. Aussi tragique que remplacer l’étude des tables de multiplication par des considérations sur les rapports entre chiffres, remplacer l’histoire par "des moments d’histoire", occupations qui ne donnent à l’enfant aucun sens du temps, aucune organisation mentale, aucun esprit critique !

L’enfant grandissant, ses parents s’étonnent de ce que - malgré un enseignement de si "haut niveau" - il ne sache ni lire ni écrire ni calculer ni raisonner. Emilie n’a aucune culture mais elle a de bons points et ses parents continueront à se taire. Si Maxime n’est pas classé "bon élève", s’il ne parvient pas à satisfaire aux normes de "l’école de la réussite", s’il doit changer d’orientation ou redoubler, ses parents acceptent en général le verdict : il est vrai que leur enfant ne sait ni lire ni écrire ni calculer ni raisonner, qu’il n’a aucune culture scientifique, historique, éthique

Emilie, elle, réussira des études secondaires et s’inscrira à l’université pour y échouer lamentablement. Il est trop tard pour se plaindre. On n’ose pas se plaindre : pas mal de jeunes réussissent. Si Emilie ne réussit pas, c’est sûrement qu’elle est moins intelligente, moins travailleuse que ses copains. Effectivement, il y a des enfants - peu nombreux - qui s’en sortent, qui s’instruisent quoi qu’on leur fasse "étudier".

Ces enfants doués dont le pays a plus que besoin formeront l’élite qui doit trop souvent chercher son savoir ailleurs qu’à l’école. Elite dont on se moque puisqu’elle n’a même plus l’occasion de s’instruire dans le lieu créé pour cela, puisqu’elle ne pourra développer ses talents qu’en dehors de la machine niveleuse appelée "école". Beaucoup d’enfants à haut potentiel sont même broyés par cette machine !

Les élèves simplement normaux ne sauront jamais ni lire ni écrire ni calculer ni raisonner vraiment et les entreprises devront les former elles-mêmes pour qu’ils puissent se rendre utiles. Les entreprises les formeront dans la mesure où elles n’engagent pas des Indiens ou des Vietnamiens bien plus compétents

Parlons aussi des cancres comme on les appelait dans l’ancien temps : ce sont les plus floués dans cette "école" car ils y "apprennent" à chahuter, à tricher, à ne pas se fatiguer inutilement (!) Ce sont les seuls qui font preuve de bons sens, d’esprit critique. Ils se rendent compte qu’actuellement enseignants, parents et élèves se trouvent dans une impasse : des classes impossibles à gérer (jusqu’à 36 élèves !), des programmes "adaptés" à l’école de la réussite pour tous, des méthodes, des corrections obligatoirement identiques pour éviter toute contestation

Les nombreux "irréductibles petits Gaulois" parmi profs, écoles, directeurs et inspecteurs, qui continuent à vouloir enseigner vraiment, attendent une décision politique qui mettrait fin à l’école obligatoire jusqu’à 18 ans - on n’a pas les moyens de ce système onéreux - qui permettrait aux jeunes allergiques à l’école de se former utilement (l’argent gaspillé à l’école pourrait servir à payer les entreprises qui formeraient des personnes capables, dignes, utiles, valorisées !)

Tous ceux qui, actuellement, restent sur les bancs, tous ceux qui, cahin-caha, suivent la filière de la "réussite", quittent l’école sans bases utilisables. Ils forment cette énorme masse d’illettrés indispensables à nos politiciens qui ont bien compris les paroles de Platon sur la démocratie : "Les individus les moins scrupuleux briguent les suffrages du peuple."

Ce ne serait franchement pas intéressant si des gens instruits, doués de sens critique, prenaient conscience de la situation ! Et si moi, suffisamment instruite pour comprendre et connaissant suffisamment de parents malheureux pour vouloir réagir, je me révolte, ce n’est pas pour les petits génies qui passent à travers tout, c’est pour tous ces jeunes intelligents, doués de multiples talents, désireux de jouer un rôle dans la société et qu’on abandonne souvent dès l’école primaire parce qu’ils n’entrent pas dans ce "lit de Procuste" qu’est l’école de la réussite où tout le monde a les mêmes "compétences" vérifiables "objectivement".

Je rêve d’une école qui donnerait de vraies bases à tous les enfants mais pas de la même manière ni au même rythme ni - surtout ! - avec le même jugement de valeur. Je rêve d’une école non obligatoire pour ceux qui y sont réfractaires après 14 ans, école qui les laisserait partir avec l’étiquette "assez courageux pour gagner sa vie en apprenant un métier et ayant les bases nécessaires", non avec l’étiquette "incapable et ignorant". Je rêve d’une école qui apprendrait à ceux qui y restent soit un métier apprécié et estimé soit des connaissances générales permettant de réussir des études supérieures. Je rêve, surtout, d’un respect égal pour tous les enfants, pour leurs parents, pour l’avenir de notre société.

Mon rêve était sur la voie de la réalité il n’y a pas si longtemps. Il a fallu flatter l’électeur en assurant "l’ école de la réussite" à ses enfants. L’électeur, en cette période de crise, commence à se rendre compte du mauvais tour joué à toute notre société. On parle déjà de "génération sacrifiée". Y aura-t-il une réaction ?