Une chronique de Patricia Vandamme, conseillère pédagogique à l'UCLouvain.

Voici plus d’un an déjà que ce virus bouleverse la vie des étudiants : entre ouverture et fermeture chroniques des campus et des auditoires, cette crise interminable affecte durement tous les secteurs de l’enseignement supérieur.

Les études récentes et les témoignages émanant du monde étudiant révèlent la perte de sens et de motivation, voire la détresse profonde, de ces jeunes qui n’entrevoient plus guère ni perspectives ni futur réjouissants. À quoi bon encore étudier, s’engager, militer pour un autre monde quand tous les rouages sont grippés, voire figés. Le ou les collectifs s’essoufflent, la fatigue s’installe quand les liens sociaux, les échanges au quotidien, l’émulation si nécessaires à soutenir l’engagement sont si durablement égratignés.

Jamais au sein des universités il n’a été autant question de décrochage. Soucieux de l’évaluer, nous l’avons, dans un premier temps, mesuré à l’aune des résultats académiques. C’est pourquoi d’aucuns soutiennent qu’il reste faible puisque le taux de réussite aux examens s’est maintenu et a même légèrement augmenté. Ne nous y trompons pas ! Entre la session de septembre 2020 et celle de janvier 2021, cet indice a déjà chuté très sensiblement Qu’en sera-t-il donc en juin ? Nous espérons que nos étudiants resteront tant bien que mal accrochés à leur parcours académique, même si les signes de décrochage sont plus patents depuis quelques semaines. Nous saluons leurs immenses efforts ainsi que ceux de certains de leurs professeurs et assistants qui tentent, par leur attitude bienveillante, de ne pas accroître davantage les inégalités engendrées par cette crise sanitaire. Mais devons-nous nous arrêter à ce critère de réussite pour en conclure que finalement nos étudiants ne se portent pas si mal ?

Solitude, stress et précarité

L’arbre ne doit pas nous cacher la forêt ! Car, si jusqu’à maintenant le décrochage académique ne s’avère pas aussi dramatique, un autre fléau, bien plus dévastateur, est quant à lui à l’œuvre chez nos jeunes : le décrochage psychologique qui se marque par des formes sévères d’anxiété et de dépression, érodant peu à peu leur confiance en eux, gangrénant la force vitale et l’énergie de leurs vingt ans, sapant en profondeur leurs projets de vie et leurs fondations encore fragiles à leur âge. 

C’est ce constat qui, au fil de mes rencontres, s’est imposé et m’a conduite à envisager différemment mon rôle de conseillère pédagogique : car de pédagogie et de méthodologie il n’est en effet plus guère question dans ce contexte ! Leur demande de soutien n’est plus tellement de cet ordre. Beaucoup me parlent surtout de leur profonde solitude qui leur ôte tout enthousiasme, jusqu’à l’envie de se lever le matin. D’autres me confient leur stress vécu face à certains membres de leur famille qu’ils doivent soutenir quand la maladie les touche. D’autres encore évoquent leur grande précarité financière qui, depuis la perte de leur job ou la chute de revenus de leurs parents, altère leur sommeil et leur capacité à se nourrir correctement, les obligeant parfois à se tourner vers la prostitution pour survivre. Ces situations individuelles et bien d’autres encore sont heureusement prises à bras-le-corps par les services d’aide financière et psychologique de l’université.

Mais l’absence de lien social et l’isolement important de beaucoup restent un des problèmes majeurs de cette période. Les étudiants l’énoncent avec force et clarté depuis des mois. C’est seulement depuis peu que des voix s’élèvent pour alerter l’opinion publique et les politiques sur cette situation qui, au fil des semaines, engorge fortement les services liés à la santé mentale.

À mon niveau, depuis des mois, consciente de cette souffrance et du réel danger de "décrochage mental" qu’elle pouvait entraîner, je n’ai eu de cesse de réfléchir avec mes collègues à mettre en place des dispositifs individuels ou collectifs dont la seule finalité est de maintenir du lien, sous quelque forme que ce soit. Il a fallu s’adapter, innover et cela devra être encore pour plusieurs mois la priorité absolue si nous voulons que ces jeunes sortent de cette crise un peu moins meurtris : en ayant pu les relier avec quelques autres étudiants, ils se seront sentis peut-être moins seuls pour affronter leur quotidien. Espérons qu’ils auront la joie de se retrouver assis côte à côte dans l’auditoire à la prochaine rentrée académique. L’espoir doit nous faire vivre !