Un texte de Madio Fatalini, étudiant en droit à l’Université de Liège*.

"- Je n’aime point ces histoires-là, elles me font rêver, dit la Fosseuse. J’aime mieux les aventures de Napoléon.

- C’est vrai, dit le garde-champêtre. Voyons Monsieur Goguelat, racontez-nous l’Empereur.

- La veillée est trop avancée, dit le piéton, et je n’aime point à raccourcir les victoires.

- C’est égal, dites tout de même ! Nous les connaissons pour vous les avoir vu dire bien des fois; mais ça fait toujours plaisir à entendre.

- Racontez-nous l’Empereur ! crièrent plusieurs personnes ensemble. " (Balzac, (1))

"Racontez-nous l’Empereur !"

Né petit Corse, il mit à seulement 35 ans l’Europe de son temps à ses pieds : le premier des "self-made men" que nous adulons de nos jours. Lorsque Balzac écrit le début du portrait de Napoléon au chapitre III du Médecin de campagne, il sent distinctement que l’Empereur a laissé un souffle et un élan particuliers derrière lui. Il pressent que deux siècles plus tard l’engouement autour de l’Empereur sera le même. Il sait que l’épopée napoléonienne ne sera jamais fongible et que l’homme aux trois cerveaux - comme l’appelait Taine - fascinera toutes les intelligences de toutes les époques. Cela peut faire sourire ou hausser les yeux des plus matérialistes et des plus amnésiques d’entre nous; Napoléon n’est pas saisissable, n’est pas matériel, n’est pas consomptible. Napoléon devait exister. Napoléon devait partir de rien et devenir tout. Même Madame de Staël, que Napoléon avait envoyée en exil pour complicité avec l’ennemi, ne fut pas rancunière à son égard : "Il n’était pas de ces intelligences que chaque pays révèle à chaque génération." Il était évident qu’un tel homme ne laisserait pas la postérité l’ensevelir tels que Balzac, Stendhal, Chateaubriand contribuèrent à le rendre immortel: "Vivant, il a manqué le monde; mort, il le possède." (2)

L’aboutissement de 1300 ans d’Histoire de France

Il est immortel car il incarne l’aboutissement et la synthèse de 1300 ans d’Histoire de France : il réalise le rêve de tous les Rois depuis Clovis en reproduisant l’Empire romain, se pose en successeur de Charlemagne et des Carolingiens, réalise l’unité nationale chère à Louis XIII et Richelieu, concrétise la séparation de l’Eglise et de l’Etat recherchée par les Rois depuis Philippe Le Bel, conquiert le port d’Anvers, les frontières naturelles, et les trônes d’Europe chers à Louis XIV. Il a la politique mondiale de François 1er, la vision maritime et économique imaginée par Colbert, pousse à l’extrême le "soft-power" rêvé par Jean Racine, réalise les réformes économiques des malheureux Louis XV et Louis XVI et dompte les conflits religieux qui ont assassiné Henri III et Henri IV. Il est aussi l’enfant des Lumières du XVIIIème siècle. Il concrétise ainsi la promesse révolutionnaire de méritocratie en s’entourant des meilleurs qu’importe leur naissance et leur passé : Sièyes, Roederer, Cambacérès, Lebrun, Talleyrand, Fouché, Portalis, Tronchet, Maleville, Davout, Murat, Constant et j’en passe.

Pas de Napoléon de l’esprit sans Napoléon de l’épée

Notre époque préfère les réformes intérieures de Bonaparte à ses grandes batailles : son Code civil, sa Banque de France, ses réformes économiques et industrielles, le baccalauréat, l’organisation départementale, les préfets, le Conseil d’Etat, Saint-Cyr, le Concordat, les plébiscites. Cependant, notre époque qui voue un culte amblyope au pacifisme ne comprend pas que sans le siège de Toulon, la répression des insurrections royalistes de 1796-1797, sans Lodi, sans le 18 Brumaire, sans Marengo, sans le rétablissement de l’ordre après le chaos révolutionnaire, sans le génie stratégique et militaire de Napoléon, les réformes, fruit des idées révolutionnaires, seraient mortes-nées. Bainville, pourtant monarchiste, le reconnait lui-même : "Le coup d’Etat de brumaire, loin d’être dirigé contre la révolution, était destiné à la sauver". L’éminent économiste Friedrich List explique également que le blocus continental a vivement aidé la Belgique et l’Allemagne à développer leur industrie. En réalité, le Napoléon de l’épée a conquit la légitimité et l’ordre qu’avait besoin le Napoléon de l’esprit pour réformer la France et diffuser les idées révolutionnaires. Stendhal exprime bien cela dans La Chartreuse de Parme : "Le Général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et d’apprendre au monde qu’après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur."

Après le sacre de 1804, Napoléon 1er est toujours haï pour son penchant militaire. Napoléon est un "saigneur de guerre", un tyran comme j’ai pu le lire ici et là. Il est qualifié de dictateur militaire alors qu’il dut poursuivre les guerres et la politique extérieure de la Révolution. Il n’a jamais rompu les Traités internationaux (les Anglais rompent la Paix d’Amiens de 1802 et les Russes rompent les termes de l’alliance de Tilsit de 1807) et il eut 6 coalitions formées contre lui à l’initiative des Anglais, aidés des Rothschild. Sans les batailles d’Austerlitz, Iéna, Eylau, Friedland, le Napoléon de l’esprit n’aurait pas traversé les siècles, les continents, les générations. Son génie militaire a d’ailleurs inspiré de nombreux théoriciens, à l’instar de Clausewitz et son célèbre traité De la Guerre. Le Napoléon de l’esprit n’existe donc pas sans le Napoléon de l’épée ; Napoléon est "un bloc" aurait dit Clémenceau. En vérité, le Napoléon de l’épée avait compris que pour faire rayonner le Napoléon de l’esprit, les Etats européens n’étaient plus à l’échelle du monde qui s’ouvrait, le monde des Etats-Unis, de la Russie, de la Chine. Même le fourbe mais brillant Talleyrand ne le comprend pas. "Un seul a compris ça et ensuite il n’a pas été compris", disait Paul Valéry. Churchill et de Gaulle le reconnaitront également en leur temps. Trop tard.

Des procès anachroniques et des erreurs historiques

Nous pourrions reprocher à Napoléon quelques erreurs stratégiques et politiques. Mais non, certains moralisateurs ont l’outrecuidance de lui faire de nombreuses critiques anachroniques. Il est accusé d’être misogyne mais Napoléon poursuit là aussi les idées révolutionnaires. En effet, le mouvement féministe n’était pas au beau fixe : la détestation autour de Madame de Pompadour et de Marie-Antoinette a été une des causes de la Révolution dont Napoléon n’est que l’héritier. Il est accusé de racisme pour avoir rétabli l’esclavage dans les colonies, alors qu’hélas! hélas! hélas! il le fit pour des raisons géopolitiques et commerciales, n’ayant pas la marine suffisante. Il s’agit plutôt d’une décision froide que d’une démarche raciste (3). Il a ensuite aboli la traite pendant les Cent Jours. Il est accusé d’être le fossoyeur de la Révolution, alors qu’il l’a plutôt sauvée d’une Restauration monarchique plus rapide et fut le diffuseur des idées révolutionnaires par son Code civil. Napoléon marque la fin d’une Guerre de cent ans entre la France et l’Angleterre pour l’hégémonie mondiale, gagnée par la perfide Albion. Les Anglais n’ont jamais voulu qu’une puissance unifia le continent. Alors, deux modèles se sont affrontés, l’un reposant sur l’égalité et l’Etat, l’autre sur la liberté et le commerce : démarrage des conflits sous Louis XIV, revanche anglaise à la Guerre de Sept ans sous Louis XV, vengeance française avec l’Indépendance américaine et victoire finale des Anglais à Waterloo.

Le matérialisme et l’évolution de notre époque nous empêchent de cerner au mieux le personnage qu’il fut. Il incarne la puissance, la patrie, l’Etat, la famille, l’ordre, l’autorité, l’industrie; tout ce qui n’est plus dans l’air du temps. Le riche héritage institutionnel qu’il laissa, en France comme en Belgique, a été vidé de sa substance et le courant idéologique qu’il céda, le Bonapartisme, n’a plus d’incarnation ou de personnification. Notre époque béotienne ne produit plus d’hommes de sa stature : il ne subsiste que des queues de comète dont de Gaulle en fut le dernier des géants. Notre époque ne comprend plus Napoléon comme si "elle était tellement habituée à sa si confortable petitesse qu’elle ne peut plus saisir la dernière trace de notre grandeur". Une civilisation qui n’honore plus ses grands hommes se meurt. Pour le Bicentenaire de sa mort, il aurait sûrement imaginé recevoir un hommage digne de ce qu’il fut mais à la place il revivra Waterloo : encore une fois, il croit retrouver Grouchy, mais tombera sur Blücher…

>>> (1) H. De Balzac, Ed. Lgf, 1999 dans Scènes de la vie de campagne, tomes XX et XXI de la Comédie Humaine.

>>> (2) Chateaubriand dans Mémoires d’outre-tombe, Ed. Jean de Bonnot, 1967

>>> (3) Thierry Lentz : « Il n’y avait nul racisme dans sa démarche, simplement de la froideur dans la prise de décision. Même si …(cela) reste une tâche dans la postérité du régime napoléonien» dans Le Figaro HORS-SERIE, Napoléon : épopée-mythe-procès, p.145. Voir également Thierry Lentz, Pour Napoléon, Ed. Perrin, 2021 ou Pierre Branda, Thierry Lentz, Chantal Lheureux-Prévot, Napoléon, l’esclavage et les colonies, Ed. Fayard, 2006 ou https://www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/articles/la-politique-consulaire-aux-antilles/

>>> Titre et chapô sont de la rédaction. Titre original : "Napoléon : ' Quel roman que ma vie !' "

>>> (*) madio.fatalini2@gmail.com