Marie, fêtée le 15 août avec la fête de l’Assomption, rappelle que la foi chrétienne ne se fonde pas que sur des concepts abstraits, mais aussi sur une expérience concrète. 

Une chronique du prêtre Eric de Beukelaer.

Huy, en l’an de grâce 1621 - une pauvre femme ramasse du bois sur le mont du Sart. Elle trouve une statue de la Vierge près d’une petite chapelle en ruine et la place sur son fagot. À sa surprise, il lui est impossible de soulever son fardeau qu’elle avait pourtant jusque-là porté sans peine. L’aide de deux passants se révélant inefficace, elle pense à la statue, la retire du fagot, et - ô stupeur - remet sans difficulté sur ses épaules sa récolte de bois. Ces faits étranges attirent des pèlerins sur le mont du Sart. La chapelle est restaurée et bientôt remplacée par une église plus vaste. Quelques années plus tard, lors d’une sécheresse, on fait descendre la statue dans la cité. Aussitôt, il se met à pleuvoir. Depuis, tous les sept ans, la statue de Notre-Dame de la Sarte est cérémonieusement promenée en ville. Cette année encore, en la solennité de l’Assomption, seront célébrées les "septennales de Huy".

Que la petite statue pèse si lourdement sur les épaules de celle qui la découvre, peut s’interpréter de façons diverses. Le sens le plus évident, est d’y voir un message du Ciel, désireux que la statue reste sur place. Une autre explication serait que la figurine est chargée de toutes les prières qui lui sont confiées. Une dernière clef de lecture, que je souhaite ici développer, est que Marie pèse lourd de notre humanité concrète, poids qu’elle porte de par sa maternité du Verbe divin. Chacun se souvient de la chanson de Dalida : "paroles, paroles", soulignant le peu de consistance des mots, esquivant l’engagement concret. C’est un piège propre aux intellectuels. Habitués à travailler l’abstraction, ils courent le risque de fuir le réel pour se réfugier dans le discours. À vivre trop exclusivement dans sa tête, l’humain évite de se frotter au concret de la vie. Le cardinal John-Henry Newman (qui sera canonisé ce 13 octobre) publia en 1870 un livre intitulé Grammaire de l’assentiment. Il y développa la distinction entre l’assentiment aux concepts et l’assentiment au réel. La vie intellectuelle nous donne, en effet, d’adhérer à des constructions abstraites (exemple : 2 + 2 = 4), mais d’abord d’accueillir la réalité concrète qui se présente à nous (exemple : cet homme est un ami). Newman conclut que la foi chrétienne ne se fonde pas que sur des concepts abstraits (exemple : l’éternité de Dieu ; Son amour inconditionnel, etc.), mais aussi sur une expérience concrète (exemple : j’ai ressenti l’amour de Dieu ; le pardon que m’offre cette personne me bouleverse).

Il nous arrive de rencontrer des chrétiens, réfugiés dans l’abstraction par peur du réel. Ceux-là vivent un décalage entre la tête et le cœur. Tel théologien, incapable d’émotion spirituelle. Tel avocat de la démocratie dans l’Église, ne supportant pas la contradiction. Tel parangon de vertu, handicapé du sourire. Tel chantre de la miséricorde, maniant la langue de vipère, etc. A contrario, il est donné de croiser des personnes à la vie humble, voire cabossée, mais dégageant très concrètement un parfum d’Évangile. "Heureux les pauvres de cœur, heureux les doux, heureux ceux les miséricordieux…" (Matthieu 5, 3-12) Les concepts sont nécessaires en théologie, comme dans toute démarche intellectuelle (science, culture, etc.). Ils ne peuvent, cependant, servir de paravent, voilant le concret de l’existence avec ses défis. "Paroles, paroles…" Une parole sans ancrage concret est légère. Seul le réel lui donne du poids. Ainsi Marie. Parce que sa vie terrestre fut celle d’une maman, confrontée à la pesanteur des petites choses répétitives, la Vierge nous aide à ne pas fuir le concret du jour en nous réfugiant dans l’abstraction des mots. Elle enseigne à déployer notre foi au Christ dans l’incarnation du quotidien. Notre-Dame, apprenez-nous à aimer comme votre Fils, dans le concret glaiseux - et parfois même bouseux - de nos vies.

(1) : Blog : http://minisite.catho.be/ericdebeukelaer