Opinions

La beauté sauvera le monde : qu'elle provienne d'une cathédrale, ou d'un geste de solidarité. Une opinion de Jean-Louis Hanff, diplômé en administration publique et bénévole occasionnel.

Je me rappelle toujours des paroles émues de Juan, ancien enfant-soldat des FARC qui témoignait à une conférence organisée par Don Bosco International il y a deux ans, un jour de février 2017 : "Je voudrais dire merci au Père Berajano, merci à la fondation Ciudad Don Bosco de Medellin qui m’a permis de retrouver une dignité et de m’avoir généreusement donné l’accès à l’éducation."

Kidnappé par les FARC, ce jeune colombien aura passé toute une partie de son enfance avec une kalachnikov entre les mains plutôt qu’un stylo… jusqu’à ce que les salésiens l’accueillent et lui permettent à 20 ans d’obtenir son diplôme secondaire. Je m’en rappelle car il m’a permis non seulement de prendre conscience de la richesse qu’est l’enseignement, du miracle que représente la paix, mais surtout du don de soi quotidien réalisé par une multitude de gens de bonne volonté à travers le monde.

Une belle manière de rendre hommage finalement à Don Bosco, ce prêtre qui a dédié sa vie à l’enseignement dans les quartiers populaires de Turin. Une personnalité qui, par son charisme, a voulu faire rayonner un peu d’espérance par son action autour de lui, qui a su incarner les valeurs auxquelles il croyait.

Je pense aussi aujourd’hui à cet ancien sans-abri, d’origine maghrébine, que j’avais croisé lors d’un bénévolat auprès des Sœurs missionnaires de la charité, l’œuvre fondée par Mère Teresa, et qui avec moi avait consacré deux heures de son temps à servir à manger aux sans-abris. Je l’avais fait ce jour-là pour la première fois, tandis que lui met un point d’honneur à le faire quotidiennement depuis qu’il est sorti de la rue. J’avais appris alors que la solidarité engendre la solidarité dans un cercle vertueux sans fin, car au final, qu’est-ce que l’homme sinon un être de relation ?

Récemment, un belge d’origine burundaise devenu entrepreneur à succès, qui a personnellement connu des atrocités inimaginables liés au génocide de 1994, me parlait avec émerveillement de sa scolarité jésuite à Bujumbura et de l’aide apportée par les missionnaires pour l’aider à fuir les massacres.

L'église, pas la seule à oeuvrer en matière de solidarité

A travers ces témoignages, je vous parle de la fondation Don Bosco, de l’œuvre de Mère Teresa, des jésuites, mais on pourrait facilement évoquer les actions en faveur des migrants ou des prisonniers de Caritas, du JRS ou encore du travail d’autres associations. Pour ceux qui connaissent les Marolles, le quartier populaire de Bruxelles, on pourrait parler du rayonnement de Nativitas ou de Povorello qui aident quotidiennement et concrètement les démunis, en très grande partie de manière bénévole. Combien d’hôpitaux, d’hospices, combien d’écoles, combien d’orphelinats ont-ils été érigés à travers le monde avec l’inspiration des Évangiles ?

Je pourrais vous parler aussi du plus grand syndicat de ce pays, inspiré par l’encyclique Rerum Novarum et dont le combat a été, est et sera la défense de la dignité de chaque travailleur et de ses droits.

Bien entendu, l’Église et les associations s’inspirant de son message social n’ont pas le monopole de la solidarité et ce n’est pas de leur prétention.

Il me semble important toutefois de nuancer l’idée que l’Église se préoccuperait davantage de la sauvegarde des briques de ses cathédrales et de leurs charpentes que des plus démunis, des plus petits d’entre nous, des plus précaires, des plus fragiles d’entre tous, dont le souci constant transparaît, et avec quelle évidence, dans le message évangélique et à travers la doctrine sociale chrétienne. Juste des briques ? Pas seulement. Car la pierre de Notre-Dame et ses charpentes de chêne multiséculaires constituent le meilleur écrin pour abriter ce message si précieux, ce souci du plus faible qui est au cœur de la doctrine chrétienne et dont je veux vous parler.

Personne n'a le monopole de la solidarité

Je repense à tous ces témoignages, à l’heure où certains s’indignent de la solidarité spontanée pour la cathédrale Notre-Dame qui se ferait "au détriment" de l’aide aux pauvres. Je ne souhaite pas pour ma part opposer les générosités entre elles. Plutôt que tomber dans ce faux dilemme, je préfère plutôt valoriser ce qui permet d’inspirer l’action au service d’un monde meilleur. Ne nous détrompons pas : en tant que citoyens, et avant tout en tant que personnes, nous pouvons être des acteurs de changement ! La société civile est l’âme de nos démocraties et sa créativité permet quotidiennement de combler les failles de l’État ou simplement de mieux répondre par l’action sur le terrain, en symbiose avec les autorités.

Je rappelle également que les généreux donateurs en question, qui souhaitent contribuer à la reconstruction de la Cathédrale Notre-Dame (dont l’incendie nous a tous touché), contribuent également annuellement à la lutte contre la pauvreté par des donations. Qu’ils doivent contribuer plus ou moins et par quel biais, c’est une autre question que je laisse aux autorités compétentes, que nous élisons et qui ont des comptes à rendre au citoyen. Il faut rendre à César ce qui est à César.

Mais de grâce, cessons de croire qu’il serait impossible de reconstruire la cathédrale sans abandonner du même coup la lutte contre la pauvreté au quotidien. Je veux croire que l’Être Humain est capable de mieux que de seulement choisir entre deux solidarités en renonçant à l’autre. L’expérience le prouve, l’histoire également. Et ça commence dès maintenant, sans doute d’abord avec un changement de mentalité collective : en privilégiant la dignité de chaque personne humaine à l’indifférence grandissante, l’accompagnement à l’exclusion, l’accueil à la fermeture, la générosité à l’égoïsme. J’oserais même aller plus loin : en considérant chaque être humain comme une personne, un être en relation avec ses spécificités propres et une relation à l’autre, plutôt que un individu fondu dans la masse, isolé et déraciné.

C’est également, à mon sens, un autre chantier qui se doit d’être effectué. Un chantier pour une société plus juste et humaine, plus solidaire et respectueuse de la dignité de chacun, sans cesser pour autant de nous émerveiller de notre patrimoine commun, qui fait la Belgique et l’Europe : les cathédrales, les universités, les abbayes, les monastères…. Car comme disait Dostoievski : "La beauté sauvera le monde. La beauté doit nous élever". Que la restauration de cette cathédrale puisse donc continuer à édifier ses visiteurs, mais également inspirer à restaurer l’Humain et notre relation à l’altérité.