La catastrophe qui a ravagé la cathédrale nous rappelle à notre passé commun, et à quel point nous sommes rattachés aux symboles immatériels.  Une opinion de Charles Delhez.

"C’est notre maison qui brûle", ai-je pu entendre parmi les nombreuses réactions lors du dramatique incendie de Notre-Dame de Paris. Et encore : "Je pensais que Notre-Dame nous survivrait, qu’elle était éternelle." J’ai personnellement été ému comme rarement. Ce ne sont que des pierres, dira-t-on. Certes, mais c’est d’abord et surtout tout un symbole. Il n’y a pas eu mort d’homme, et heureusement. Mais, pour citer Macron s’adressant aux Français, c’est "une part de nous" qui était en flamme. Les Français, quelles que soient leurs convictions religieuses, ont en effet été touchés au plus profond d’eux-mêmes. Et on peut le dire autant des catholiques de par le monde, et de moi-même, donc.

Qui connaîtra jamais le nom de tous ces pompiers qui se sont battus contre le feu sous le regard bouleversé des passants et des personnes accourues ? Sait-on encore le nom de tous les architectes au long des siècles, de tous les artistes et de tous les travailleurs de l’ombre, de ceux qui y ont consacré leur vie durant presque deux siècles de construction ? L’identité des nombreux Français qui délieront leur bourse pour financer les réparations restera inconnue. La solidarité est sans doute la valeur la plus forte qui traverse les siècles. Elle fait des humains non pas une collection d’individus, mais un corps social. Et il y a des lieux qui symbolisent cela. Ainsi Notre-Dame de Paris. C’est lorsque qu’ils sont menacés de disparaître – heureusement, la structure est sauvée – qu’on le mesure.

Ce lieu de toute beauté est comme une interface entre les générations, entre l’histoire – 855 ans – et l’actualité. Une interface également entre le peuple chrétien et la société aux convictions et croyances si diverses, entre le monde religieux et la société civile. On peut y entrer sans devoir montrer sa carte de baptême ou cacher celle du parti socialiste. Une nation peut y percevoir quelque chose de son âme. Plus de 12 millions de personnes y défilent chaque année, des touristes japonais qui n’y comprennent rien mais admirent, des croyants profondément recueillis ou des hommes politiques qui y viennent par devoir. Peu importe. Ce lieu rassemble. Et Dieu sait ce qui se passe dans le cœur de chacun. En 1886, dans cet édifice où, le 10 novembre 1793, la première fête de la déesse Raison avait été célébrée, Paul Claudel était illuminé par la foi. Et sous ces voûtes, il y a aussi tant de personnes qui apportent leur peine et cherchent une lumerotte d’espoir.

Ce douloureux événement me rappelle l’importance des symboles. Ils parlent si différemment au cœur de chacun, mais finalement, ils incarnent l’unité d’un peuple qui, par temps de révolution ou périodes de gloire et de prospérité, traverse l’histoire des siècles. S’il faut regarder ensemble vers l’avenir, il ne faut pas faire table rase du passé comme dans le fameux roman "1984" d’Orwell. L’homme ne vit pas seulement de pain ! Il lui faut aussi des racines pour se nourrir. L’Onu nous a appris qu’il y avait un patrimoine matériel, mais aussi immatériel de l’humanité, spirituel dirais-je ici. Notre-Dame est les deux à la fois. En cette époque volontiers oublieuse de son passé et le méprisant parfois, ces flammes ne feraient-elles pas signe ?

Titre et chapô sont de la rédaction