Une opinion de Jean-Baptiste Ghins, étudiant en philisophie à la KULeuven.


Nous chérissons la liberté, mais critiquons de plus en plus le libéralisme. Où est le problème ? Faut-il remettre en question la liberté, ou nous interroger sur la conception que nous en avons ?


L’analyse que je veux proposer part d’un double constat. D’une part, en matière de valeurs et au sein des pays occidentaux, la liberté est devenue une notion incontournable. À l’heure actuelle, toute personne qui défend un quelconque modèle idéologique doit impérativement s’assurer de conférer à la liberté une place d’honneur. D’autre part, la critique des sociétés libérales gagne en popularité. Ces sociétés sont attaquées de toutes parts, au premier chef par ceux qui les peuplent, dénoncées comme les forces motrices d’un modèle économique qui méprise tant la nature que les cultures. De manière très caricaturale, nous pouvons dès lors affirmer que nous évoluons dans un système que nous haïssons, alors même que nous défendons bec et ongles sa valeur fondatrice. Pourtant, si quelque chose est pourri au royaume du Danemark, ce doit être son noyau.

Deux possibilités

La liberté fonctionne comme l’axiome de nos sociétés. Elle conditionne toutes les sous-structures qui s’y déploient : économie, culture, etc. Dès lors, si vous considérez, comme nombre d’entre nous, que notre système n’est pas viable, vous vous retrouvez face à deux options. Soit vous considérez que la liberté n’est pas un fondement acceptable pour notre modèle étant donné l’urgence climatique et l’explosion des inégalités, soit vous défendez que la liberté est mal comprise. La première option est très dangereuse et équivaudrait à remettre en question tout le projet moderne d’émancipation de l’individu, ouvrant la porte aux dérives dont l’histoire se souvient. Reste alors la seconde. Mais quel regard portons-nous sur la liberté aujourd’hui ?

Liberté de choix et innée

La notion de liberté qui est largement véhiculée, quoique peu conceptualisée, au sein de nos sociétés est celle de "liberté de choix". Dans cette perspective, est libre une personne à qui se présentent de nombreuses opportunités. Faire l’exercice de sa liberté consiste à choisir, parmi une large gamme d’options disponibles, celle qui nous paraît la plus à même de répondre à nos besoins. Platement résumé, une liberté de choix est une liberté de supermarché. Dans un monde où cette liberté est instituée comme l’objectif de toute vie humaine, le degré d’autonomie d’un individu se mesure à l’aune de sa capacité à assouvir ses désirs, la plupart du temps par l’intermédiaire de biens de consommation. Au sein de cette vision de la liberté, la capacité des individus à effectuer les bons choix est considérée comme innée : je suis né libre, et en ce qui me concerne, je suis seul maître à bord. Cette compréhension de la liberté sous-tend de nombreux arguments politiques. À droite, elle permet de défendre l’idée d’un marché neutre où tout le monde aurait droit à sa juste part. Elle nourrit le mythe du "self-made-man". À gauche, elle sert de fondement à un culte de l’individu tout-puissant, apte à décider seul de l’entièreté de son existence, qui ne concernerait que lui.

Liberté consciente et acquise

Comprendre la liberté comme une liberté et de choix et innée est à mon sens en partie responsable du malaise contemporain, et ce, parce qu’une telle liberté n’existe pas. Du côté des choix d’abord, les possibilités qui s’offrent à nous sont très largement conditionnées par un système économique qui se soucie très peu de nos souhaits véritables et stimule majoritairement nos appétits pulsionnels. À une liberté de choix, il faudrait ainsi préférer une liberté consciente : consciente de nos envies profondes et des modèles alternatifs que nous pourrions mettre en place. Du côté de la maîtrise de ces choix, ensuite, il est absurde de défendre que nous sommes par défaut capables de prendre des décisions éclairées. Pour atteindre un état de réelle autonomie, nous dépendons hautement de ce qui a été mis en place autour de nous. Une authentique liberté est en effet toujours acquise, garantie par un contexte d’objets et de lois. C’est la fameuse "œuvre" dont parlait Hannah Arendt, ce monde construit au sein duquel je suis accueilli, et qu’il m’est nécessaire de connaître. Comment, en pratique, effectuer le passage d’une liberté de choix et innée à une liberté consciente et acquise ? Très concrètement, au lieu de se déresponsabiliser en affirmant lâchement "laissez les gens faire ce qu’ils veulent", nous devrions nous poser enfin la question : "avons-nous mis en place les conditions pour que chacun puisse décider de manière authentiquement libre ?" Ce changement de perspective est urgent. Une société basée sur une liberté de choix et innée est en effet un système où vivre avec autrui est une éternelle frustration, d’où ne peut émerger qu’un individualisme généralisé. Cette conception de la liberté est l’illusion sur laquelle s’est bâti un libéralisme sauvage, où le capital privé est devenu la condition d’une vie décente. Elle est le monstre philosophique qui valorise le puissant qui ose et triomphe au mépris de celui qui risquerait de nous ralentir.

L’unique Loi

Mon constat initial est un peu brutal : nous défendons la liberté, et pourtant les sociétés libérales nous dégoûtent. Cependant, si nous continuons à revendiquer des changements au nom d’une liberté mal comprise, nous nourrissons ce que nous détestons dans notre système. L’idée que je défends est donc radicale : toute loi qui se revendique d’une liberté de choix et innée débouche forcément, à court ou à long terme, sur l’atomisation du lien social, la précarisation des humbles et l’enrichissement du plus fort. La raison en est simple : nous ne sommes pas de purs esprits, capables intrinsèquement de poser le bon choix et d’en maîtriser les conséquences. Nous sommes des créatures maladroites, éprouvées par un monde dont on ne peut faire abstraction. Nous avons désespérément besoin d’une communauté de vie qui nous enseigne nos devoirs et garantit nos droits, en ce compris le droit à l’erreur. Or le corollaire d’une liberté de choix et innée, c’est le rejet de toute structure comme étant oppressante et dogmatique. Cette liberté refuse en effet la norme au nom de son exercice propre. Et que reste-t-il une fois que les sociétés se sont dépouillées de leurs traditions, coutumes et morales ? Une seule Loi : celle du marché.