Une opinion Philippe Lamberts, co-président du Groupe des Verts/ALE au Parlement européen et Olivier De Schutter, rapporteur spécial des Nations Unies sur l’extrême pauvreté et les droits de l’Homme.

Le feu couvait depuis longtemps sous le plancher. Fin 2008, un fort vent d’ouest déclenche subitement l’incendie. Celui-ci se propage rapidement à l’ensemble du bâtiment. Dans l’urgence, les pompiers déversent des tonnes d’eau afin d’éviter l’effondrement de la structure. Face à l’ampleur des dégâts, ses habitants n’ont d’autre choix que de s’endetter davantage pour financer la reconstruction. Une période austère s’ensuit, surtout pour ceux du rez-de-chaussée et du premier étage, les plus durement touchés.

Mais, malgré l'empressement des pompiers, malgré les tonnes d'eau, le feu demeure vivace. L’incendie redémarre début 2010, suite à un vent fort venu cette fois du sud-est, obligeant les pompiers à intervenir à nouveau et les habitants des étages inférieurs à se restreindre encore davantage. Et l’on assiste à nouveau aujourd’hui au même ballet avec la dernière rafale d’Extrême-Orient : des tonnes d’eau déversées pour contenir l’incendie, des réactions dictées par l’urgence pour éviter que les flammes finissent par tout consumer. On vous laisse deviner la suite...

Trois effets pervers majeurs des interventions publiques

Cette histoire est celle de notre continent. En douze ans, l’Europe a été touchée de plein fouet par trois crises successives : la crise des subprimes venue des Etats-Unis fin 2008 ; celle de la dette souveraine déclenchée en Grèce début 2010 ; et celle que nous subissons actuellement, provoquée par un virus né en Chine. Chaque fois, les gouvernements européens et la Banque centrale européenne (BCE) ont lancé des plans de sauvetage massifs, que ce soit pour renflouer les banques, éviter la contagion de la crise grecque, ou à présent limiter les dégâts économiques du coronavirus.

Ces interventions publiques ont paru chaque fois nécessaires. Mais le choix des mesures d’aide adoptées l’est beaucoup moins car, dictées par des impératifs de court terme - arrêter l'incendie - elles engendrent trois effets pervers majeurs.

Le premier est le cercle vicieux de l’austérité. Pour financer leurs plans d’aide, les Etats membres doivent emprunter sur les marchés financiers. La hausse de leur endettement les pousse ensuite à couper dans les dépenses publiques. Dans cette logique comptable, les services à la collectivité ne sont plus envisagés comme un investissement, mais comme un coût. Or, la crise du coronavirus démontre combien le sous-financement de nos hôpitaux pose aujourd’hui un grave problème de santé publique. Nos dirigeants découvrent soudain, stupéfaits, que le personnel hospitalier n’était pas le premier de "corvée", mais de "cordée". Ou encore combien la sécurité sociale n’est pas un luxe pour les travailleurs précaires, les "ubérisés", les intérimaires ou petits indépendants, mais un dispositif essentiel pour éviter un tsunami social en temps de crise.

Le deuxième effet pervers est la création de bulles spéculatives. En inondant le marché de liquidités colossales pour tenter d’enrayer les crises successives, sans imposer des conditions liées à l'investissement dans l'économie réelle, la BCE contribue à gonfler les prix de toutes sortes d'actifs financiers, creusant encore plus les inégalités sociales : ce sont en effet les plus riches qui bénéficient de la hausse des cours boursiers et des prix de l'immobilier, alors que les bas revenus subissent l’austérité.

Le troisième effet pervers est la forte hausse de l’endettement des grandes entreprises, conséquence directe de la baisse des taux d'intérêt poursuivie par la BCE depuis 2011. Tant que la croissance est stable, le surendettement du secteur privé est relativement soutenable. Mais ce n’est plus le cas lorsque, comme aujourd’hui, l’économie est subitement à l’arrêt. Faute de trésorerie suffisante, une cascade d’entreprises risque de ne plus pouvoir rembourser leurs emprunts à mesure que la récession s’aggrave.

Le combustible

Explosion de la dette publique et privée, bulles spéculatives et creusement des inégalités : voilà le combustible qui entretient le feu couvant sous la maison européenne. Il suffit à chaque fois d’une perturbation inattendue pour que les flammes se ravivent. Voilà le paradoxe du contexte actuel : chaque nouveau plan de sauvetage renforce les vulnérabilités du système qu’il tente de sauver. Peut-on en sortir ?

Dans l’immédiat, deux tabous propres à l’orthodoxie économique européenne doivent sauter pour éviter que l’Europe se désintègre. Le premier est celui de la solidarité financière entre les Etats membres. S’ils empruntaient collectivement via l’émission d’euro-obligations d’urgence (les "corona bonds" qui ont déjà la faveur de neuf Etats membres), ils financeraient leurs aides à moindre coût, grâce à la garantie des Etats les plus solides. Aucun pays de la zone euro ne serait alors laissé seul face à la dictature des marchés financiers.

Le deuxième tabou concerne la création monétaire pour les Etats et les citoyens. Afin d’éviter l’accumulation excessive de dettes publiques au sein de la zone euro, la BCE devrait envisager deux actions : primo, financer directement les déficits budgétaires des Etats membres et, secundo, donner de l’argent directement aux citoyens, sans contrepartie (ce que l’on dénomme la "monnaie hélicoptère").

Quand la tempête passe

Si ces mesures d’urgence sont nécessaires, elles ne pourront par contre pas empêcher une nouvelle crise. Seul un nouveau contrat social le pourra. En effet, force est de constater qu’en période de crise, les milieux financiers et industriels appellent toujours l’Etat à leur rescousse. Mais dès que la tempête est passée, ils exigent son retrait. Autrement dit, chaque crise se "résout" par une socialisation des pertes et s’ensuit d’une privatisation indécente des profits. Au final, le contribuable paie deux fois la facture de la crise : d’abord pour renflouer les acteurs économiques qui risquent la faillite, ensuite pour renflouer les caisses de l’Etat. Cette logique implacable – propre au projet néolibéral – est délétère pour nos démocraties. Elle alimente la montée des populismes partout en Europe. Par ailleurs, elle ne répond en rien à l’urgence de la crise écologique : les liquidités versées pour calmer les marchés n’ont pas été orientées de manière à progresser dans la mise en œuvre du "Pacte vert" - le fameux "Green Deal", mais elles servent au contraire à sauver l'économie extractiviste et consumériste qui est elle-même à la base de la destruction de la planète.

Nos gouvernements européens ont passé l’essentiel de ces douze dernières années à gérer des crises dans leur coin et de manière désordonnée. Il est désormais urgent de préparer l’avenir en renforçant la résilience de nos sociétés et en les rendant plus justes, plus durables et plus démocratiques. Au défaut, il se pourrait bien que la prochaine rafale nous vienne du Grand Nord, miné par la fonte des glaces. Et ce jour-là, il sera trop tard.

Titre original : "Notre maison brûle depuis (trop) longtemps"