Notre prétendue modernité, si férue de communication futile,est un obstacle à la gestion de la démocratie. Mais je doutede la fatalité du fossé entre l’élite trop arrogante et les "souffrants".

Une chronique de Xavier Zeegers.

Il faut applaudir le "New York Times", plus fort qu’un David Copperfield qui fait disparaître des avions. A l’heure de la couette il me tendit une bonne tisane, en m’assurant que la démocrate avait 85 % de chances de gagner. Le lendemain, dès l’aube, à l’heure du verdict, je blanchis : ses chances chutaient à 15 % ! Le seul sondage fiable est donc celui du vote lui-même; avant ce n’est que gaspillage de temps, d’argent, de salive et de papier. Les médias comprendront-ils un jour cela ? Désarçonné, l’un d’eux vient de poser la courageuse question : "Comment peut-on être à ce point déconnecté de la majorité des citoyens et pourquoi nos messages ne touchent-ils plus le public ?"

Les responsabilités sont partagées. Il y a notre époque chamboulée par une cascade de révolutions technologiques bousculant les codes d’antan et où l’instantanéité inflige une triple pression. Celle, d’abord, sur le journaliste dont il serait vain d’attendre qu’il nous dise que faire et que penser à propos de tout et tout le temps, défi qui l’entraînerait à dire et écrire n’importe quoi, bien qu’on connaisse des artistes doués dans le genre. Celle, aussi, de sa complexité pour des dirigeants qui savent que tout s’imbrique, s’interconnecte, et à qui l’on demande d’être à la fois fermes et nuancés, bref de trier des puces avec des gants de boxe. Pression électorale, enfin, des échéances électorales et du grand bazar de l’image, du charisme, de la prestance, de l’humour bref la "coolitude" comme dirait Ségolène; du formatage, d’être un bon coup cathodique à la JFK ou Obama, ce que Hillary ne fut jamais, mais Trump, oui : en négatif.

Les journalistes doivent slalomer entre le contenant et le contenu, dédaigner l’un pour mieux développer l’autre, et veiller à ce que le débat ne tourne pas au pugilat. Mais si, face à eux, il devient politiquement plus rentable de faire savoir, ou juste de se faire voir, que d’avoir du savoir-faire, il est clair que la presse écrite ou télé ne peut trop élever le niveau, les deux étant tenues à l’œil par des propriétaires ou par le regard sourcilleux de mandataires publics, eux-mêmes tenus à la culotte par les spectateurs flingueurs-zappeurs ou des lecteurs libres de déserter in petto. La rigueur était déjà une mission sacrée, voici qu’elle devient un sacerdoce !

J’avais jadis sympathisé avec un médecin français dont une de ses patientes était traumatisée par la mort de son fils, qu’elle apprit par la radio, car il fut l’avant-dernier… guillotiné. Ainsi le Dr Pierre D. devint abolitionniste acharné et célèbre tout-à-trac via un reportage télé qui fit grand bruit. Sa démarche, interpellante, fut d’assister des condamnés à mort américains en se rendant sur place le jour fatal, se ruinant au passage. On l’invita partout. Il m’expliqua sa déception. "D’emblée Drucker me dit : ne philosophez pas. Restez surtout dans l’émotion. Si vous approfondissez, je vous interromprai; désolé, mais j’ai l’audimat dans le dos…" C’était il y a vingt ans, quand, outre-Atlantique, Trump gangrenait déjà la télé de son pays, avec succès. Vulgaire, fat, mais pas stupide, il savait qu’une réaction brutale a plus d’écho qu’une opinion réfléchie et qu’agresser vous met plus en évidence qu’écouter, donc rapporte plus.

Que faut-il en conclure ? Ceci, qui me terrifie : notre prétendue modernité si férue de communication superficielle, gesticulatoire, exacerbée par des réseaux soi-disant sociaux incontrôlables et irresponsables devient un obstacle à la gestion même de la démocratie. L’accession au sommet par un prédateur sans scrupule le démontre.

Je doute néanmoins de la fatalité du fossé entre une élite trop arrogante et les "souffrants sociaux". Certes, elle devrait être plus modeste, moins donneuse de leçons. Mais les "laissés-pour-compte" devraient, eux, méditer ces mots du philosophe Alain Etchegoyen : "Ce n’est pas être responsable que de reporter tout le poids sur l’homme politique ou l’Etat quand, soi-même, on se désintéresse de leurs actions. Le repli sur soi, l’égoïsme, le népotisme et l’individualisme sont le cimetière de la démocratie." Le drame est qu’avec Trump, elle a peut-être trouvé son fossoyeur.

xavier.zeegers@skynet.be