Une opinion d'Yves Patte, sociologue et entrepreneur.


Il semblerait que nous ne soyons plus capables de réfléchir à nos positionnements sur des nuances de gris, et que, par conséquent, nous nous réfugions sur le "tout noir" ou le "tout blanc". Un danger pour la démocratie.


Cette opinion part d’une intuition. Je dois dire que je ne trouve pas vraiment d’études répondant à cette question : notre société est-elle en train de se polariser (dangereusement) ? Si des chercheurs ou chercheuses ont publié des études sur le sujet, je suis preneur…

Prenons l’exemple de l’alimentation. Tout se passe comme si nous devions, à l’heure actuelle, choisir entre être "vegan" ou être "carnivore". D’un côté, celles et ceux qui ne mangent aucun produit d’origine animale ; de l’autre, un groupe apparu récemment qui, de manière diamétralement opposée aux vegan, ne mange que de la viande.

Pourtant, la littérature scientifique sur l’alimentation humaine laisse peu de place au doute : nous sommes - et avons toujours été - "omnivores". Mais ce discours "du juste milieu" (il faut idéalement manger des produits d’origine végétale et des produits d’origine animale) semble à peine audible dans l’espace public.

En matière de mobilité, c’est #velotaf contre défense de son SUV. Les solutions mixtes ou multimodales paraissent pratiquement exclues des débats. Elles apporteraient pourtant des solutions plus adaptées aux circonstances réelles du quotidien : de bons choix au niveau des lieux d’habitation, de travail, de scolarité, et puis la marche, le vélo, les transports en commun, le plus souvent, et la voiture quand on ne peut pas faire autrement.

Et on pourrait multiplier les exemples : "Anti-Fa" contre extrême droite, technophiles contre technophobes, médecine moderne et "Big Pharma" contre médecine naturelle et charlatanisme, Team Greta contre Team Anti-Greta.

À qui la faute ?

Comme si nous n’avions plus les outils pour penser les faits de société et que, par conséquent, par défaut, nous tendions vers les extrêmes. Comme si nous n’étions plus capables de réfléchir à nos positionnements sur des nuances de gris, et que, par conséquent, nous nous réfugions sur le "tout noir" ou le "tout blanc".

Peut-être est-ce la faute des réseaux sociaux et de leurs algorithmes ? C’est vrai qu’ils tendent à nous exposer uniquement aux informations qui vont dans notre sens, provoquant un "biais de confirmation" perpétuel.

Peut-être est-ce la faute des médias traditionnels qui semblent préférer des positions tranchées et binaires : les "pour" et les "contre". Un débat télévisé semble "objectif" s’il met en scène deux camps symétriquement opposés.

Je rajouterais que c’est également une conséquence de l’universalisme : on n’arrive plus à penser au cas par cas. Toute opinion doit pouvoir s’appliquer à l’Univers (au sens mathématique), c’est-à-dire à toute la population concernée.

Prenons l’exemple du port du voile : toute personne qui a travaillé sur la question, sur le terrain, voit que, bien sûr, il y a des femmes forcées de porter le voile, mais que, bien sûr, il y a également des femmes qui ont décidé, en toute liberté, de le porter. Et entre les deux : tout un continuum de femmes qui ont composé avec un contexte culturel familial, des choix personnels, et des contraintes sociales. Mais, à nouveau, tout se passe comme si, dans l’état actuel des choses, les deux seules opinions exprimables étaient des généralisations, ultra-polarisantes, sur toutes les femmes qui portent le voile.

Les démocraties extrêmes

Peut-être assiste-t-on également à une crise identitaire : tout choix tend à devenir une identité, un camp, un groupe d’appartenance. Celle ou celui qui ne mange pas de produit d’origine animale n’"a" pas seulement une alimentation vegan. Il ou elle "est" vegan. Tout comme le vélo, le train ou la voiture ne sont plus seulement des moyens de transport qu’on peut utiliser selon des besoins qui peuvent varier. On "est" cycliste quotidien, navetteur ou automobiliste.

Le danger est que cette polarisation sied mal avec l’idée de démocratie. Le XXe siècle l’a bien montré. Mais Aristote déjà, dans ses Politiques (IVe siècle av. JC), disait que la démocratie extrême était une tyrannie. Elle s’apparenterait à ce qu’on appelle aujourd’hui un régime "populiste" : selon Aristote, ces démocraties extrêmes font le jeu des "démagogues", à comprendre, étymologiquement, comme les chefs des partis populaires. Les Politiques d’Aristote constituent un magnifique plaidoyer pour la mesure et le juste milieu en politique.

Enfin, ces positions très polarisées empêchent de comprendre les phénomènes complexes et non linéaires. En matière de santé, ou d’écologie, il y a par exemple de nombreux phénomènes qui sont "hormétiques", c’est-à-dire qu’ils ont des effets opposés selon la dose. Une petite dose d’un agent est bénéfique, mais une grosse dose est néfaste. Faut-il être pour ou contre cet agent ? Ça n’a aucun sens ! Tout dépend de la dose.

De même, une solution à un problème peut être bonne ou mauvaise selon l’ampleur du problème. C’est l’exemple des statines qui permettent de réduire le cholestérol de celles et ceux qui ont un taux beaucoup trop élevé, mais qui montrent peu de résultats en dessous d’un certain seuil. Et certaines études montrent même que sous ce seuil, les effets néfastes, iatrogènes, sont plus importants…

Les seuls esprits que je considère réellement comme "libres" à l’heure actuelle - et ils sont très peu nombreux - sont celles et ceux qui continuent à proposer une opinion construite sur le cas par cas, adaptée à la réalité, et qui ne se raccrochent pas aux polarisations existantes.

L’enjeu est de taille. On parle beaucoup "d’effondrement", mais l’Histoire nous montre surtout à quel point "l’éclatement" d’une société peut amener à des catastrophes…

Titre, chapeau et intertitres sont de la rédaction. Titre original: "Notre société est-elle en train de se polariser (dangereusement) ?"