Partout dans le monde les communautés pauvres envoient ce même message d’urgence : "La faim pourrait nous tuer avant le coronavirus". Venue s’ajouter à un contexte fragilisé par des conflits, des inégalités vertigineuses et une crise climatique qui s’aggrave, la pandémie a ébranlé jusque dans ses fondations un système alimentaire déjà défaillant, laissant des millions de personnes au bord de la famine, comme illustré par Oxfam dans son dernier rapport publié le 9 juillet dernier.

Quel est le rapport avec notre politique énergétique ? Les transports sont à l’origine d’environ un quart des émissions de gaz à effet de serre dans l’Union. Et pour réduire leur dépendance énergétique aux énergies fossiles et diminuer leurs émissions de carbone, de nombreux pays ont encouragé l’usage des biocarburants. Ce fut notamment le cas de l’UE via sa première directive sur le sujet en 2003.

Près de vingt ans plus tard, les preuves sont accablantes : la politique bioénergétique actuelle de l'Union européenne sur les agrocarburants nuit à la sécurité alimentaire des personnes vivant dans les pays en développement et au climat. Et ce sont les expert.e.s de l’ONU sur le changement climatique réunis au sein du GIEC qui l’affirment : miser sur une production massive de biocarburants entraine une compétition avec les secteurs de l’agriculture alimentaire et de l’élevage, et contribue à la dégradation des sols et à la désertification. Des risques qui constituent une menace pour la sécurité alimentaire et l’approvisionnement en eau, surtout pour l’Afrique subsaharienne et l’Asie du sud.

Pourtant, notre consommation d’agrocarburants - cette essence fabriquée à partir de produits d’origine agricole mélangés aux carburants fossiles classiques - n’est pas près de diminuer. Notre pays ambitionne d’augmenter sa consommation d’agrocarburants de 5,5 % aujourd’hui en moyenne à 13,9 % d’ici à 2030. La Belgique y voit un moyen de respecter ses engagements pris lors de l’Accord de Paris qui enjoint les gouvernements à poursuivre leurs efforts pour limiter la hausse des températures à 1,5°C. C’est du moins ce que prévoit actuellement le plan national énergie-climat belge présenté à la Commission européenne l’année dernière pour la période 2021-2030.

97% de la consommation belge vient de l’étranger

L’industrie des carburants alternatifs nécessite d’employer des terres cultivables pour fournir les matières premières végétales comme l’huile de palme, le colza, le soja, le froment ou le maïs. Ce que l’automobiliste de tous les jours ignore souvent, c’est que 97% de notre consommation vient à l’heure actuelle de pays tiers dont le Brésil, le Pérou ou l’Indonésie, où la dépendance à la terre pour se nourrir est élevée.

Un exemple qui avait fait grand bruit en Tanzanie en 2008 est éloquent : l'entreprise néerlandaise BioShape Holding BV avait acquis 34 000 hectares de terres pour cultiver du jatropha afin d'alimenter les marchés néerlandais et belge en agrocarburant et en électricité "verte". Quatre communautés avaient été privées de leurs droits coutumiers sur ces terres. Le projet n'a pas abouti, les investisseurs se sont retirés, mais les communautés locales ont longtemps bataillé pour récupérer leurs terres et reconstruire leurs moyens de subsistance.

On constate des cycles de destruction similaires en Indonésie ou en Amérique latine où des communautés autochtones et des agriculteurs et agricultrices sont contraints de vivre aux abords de palmeraies et sont dépossédés de leurs terres et de leurs forêts ancestrales. Les populations rurales de ces pays et pauvres, en particulier, dépendent de ces produits comme sources de nourriture, de fourrage et de médicaments.

Ces dynamiques supposées approvisionner le parc automobile européen et atténuer le changement climatique peuvent avoir des conséquences dangereuses allant de l’accaparement de terres à la déforestation, et émettent souvent plus de CO2 que l'essence ou le diesel classiques. Et pas qu’un peu : 1,2 fois plus pour le colza, 2 fois plus pour le soja (qui représentait 28% du biodiesel belge en 2018), et jusqu’à 3 fois plus pour l’huile de palme, dont l’usage comme agrocarburant devrait fort heureusement être progressivement éliminé de 2023 à 2030. Résultat : en 2019, 92% du biodiesel belge émettait plus d’émissions de CO2 que le diesel fossile.

Les biocarburants ont provoqué une envolée des prix alimentaires

En 2019, la production mondiale d'agrocarburants a progressé de 56 % par rapport à 2010. Et entre 2001 et 2010, elle avait déjà été multipliée par cinq. La progression la plus forte a été enregistrée au cours de la période 2007-2008, qui coïncide avec l’augmentation spectaculaire du prix des produits alimentaires à l'origine des émeutes de la faim qui ont eu lieu du Caire à Mexico, parmi tant d’autres villes à travers le monde.

Bien que divers autres facteurs aient visiblement pesé sur l’inflation des prix alimentaires, la Banque mondiale et les organisations de la société civile, estiment que la très forte progression de la demande d'agrocarburants a contribué fortement à cette flambée des prix. Selon la FAO, les prix ont augmenté de 140% en six ans entre 2002 et 2008, dont 105% à cause de la production d’agrocarburants.

Certes, les agrocarburants ont été bénéfiques aux grands producteurs de céréales, de colza et plus récemment de betterave. Cependant, il n’en est pas de même pour la majorité des éleveurs belges. Ces éleveurs ont dû acheter des céréales et des protéagineux pour compléter leur production sur la ferme afin de nourrir leur bétail et ont vu eux leurs coûts de production augmenter à cause des agrocarburants. Les agrocarburants ont donc compliqué la situation économique déjà difficile des éleveurs qui n’ont pas pu répercuter sur leur prix de vente (viande, lait, …) la hausse des coûts de production.

Revoir notre stratégie énergétique

On peut se réjouir du fait que les lignes commencent à bouger. Les nouveaux objectifs fixés par la Commission européenne en 2018 portent un coup d’arrêt aux agrocarburants de première génération (ceux produits à partir de cultures destinées traditionnellement à l'alimentation) qui verront leur objectif limité à 7%. Leur utilisation n’étant plus obligatoire mais tout à fait optionnelle. Rien ne nous empêche dès lors d’explorer d’autres pistes. Quant à ceux à base d'huile de palme, ils devront tout simplement disparaître.

La Belgique, quant à elle, s’est engagée à évaluer sa politique d’agrocarburants au deuxième semestre de 2020. Et de toute évidence, il y a encore beaucoup de progrès à faire.

Il est éminemment important d’intégrer dans notre politique énergétique une approche qui respecte les droits humains et protège la sécurité alimentaire des personnes qui vivent dans les pays producteurs, qui selon le dernier rapport de la FAO est de plus en plus menacée depuis 2014.

Il faut mettre un coup d’arrêt à notre usage d’agrocarburants issus de matières premières alimentaires tant qu’on ne possède pas une vue claire et complète des effets négatifs de ceux-ci. La Belgique se doit d’adopter une politique énergétique qui respecte les droits humains, prenne en compte la sécurité alimentaire des populations issues des pays producteurs, soit respectueuse des écosystèmes environnants et qui n’entraîne pas une augmentation des gaz à effets de serre.

C’est d’ailleurs une demande explicite de l’Union Européenne - et portée par les différents Parlements belges - qui exige que les politiques énergétiques et climatiques de ses états membres soient compatibles avec les objectifs de développement durable, et qu’elles intègrent la dimension des droits humains. Il est de notre devoir de s’assurer qu’on mette tout en œuvre pour atteindre le deuxième objectif du millénaire qui vise à éradiquer la faim, en promouvant une agriculture durable et donc en revoyant notre politique énergétique. 690 millions de personnes ont faim à l’heure actuelle. Et les projections montrent que le monde n’est pas en voie d’atteindre l’objectif « Faim zéro » fixé par les Nations unies d’ici à 2030.