Lettre ouverte d'un infirmier en réanimation à l’hôpital de Jolimont. 

Dans la conjoncture actuelle, c’est assez particulier de travailler en réanimation, dans un service entièrement remanié et dédié à l’admission de patients covid-19 positifs. Alors, ce qui est difficile, ce n’est pas de se retrouver dans un service hospitalier entièrement bâché ni d’avoir dû réorganiser notre manière de travailler ou bien encore de devoir porter des combinaisons. Ce n’est certainement pas non plus la peur d’aller travailler. À partir du moment où vous connaissez les modes de transmissions du virus, que vous avez à votre disposition des équipements de protection individuels adéquats et que vous respectez les différentes procédures d’hygiène, vous n’êtes pas plus anxieux d’aller travailler que d’aller faire vos courses.

Non, ce qui est particulier, c’est de devoir travailler et de devoir vivre avec ce sentiment d’impuissance face à cette maladie mais aussi de devoir supporter toute l’implication émotionnelle qui en découle. Nous sommes confrontés aujourd’hui en réanimation à de nombreux patients jeunes, sans grande comorbidité, parfois même plus jeunes que la majorité de nos collègues. S’ils arrivent dans notre service de soins intensifs, c’est pour pouvoir bénéficier d’apports en oxygène importants. De manière invasive, nous avons à notre disposition plusieurs options thérapeutiques dont notamment l’intubation et la sédation, le décubitus ventral ou encore la mise en place de circulations extra-corporelles (bien que le nombre de ces dernières soit limité).

Si vous souffrez d’une pneumonie bactérienne sévère par exemple, il est possible de devoir venir séjourner quelques temps dans notre service pour pouvoir passer le cap, le temps que les antibiotiques vous aident à éradiquer l’infection. Mais, à l’heure actuelle, que pouvons-nous proposer comme armes à nos patients ? Aucune efficace réellement… Nous sommes donc contraints de devenir en quelque sorte "spectateurs" de ce combat, que mène le système immunitaire du patient infecté par le covid-19. Nous nous battons donc actuellement uniquement pour gagner du temps.

Et si le virus gagne ? Que ces jeunes patients ne récupèrent jamais ? Qu’ils deviennent dépendants des respirateurs ? Des circulations extra-corporelles ? Il faudra alors prendre la décision d’arrêter… Si les patients n’ont plus aucune chance de récupérer une fonction pulmonaire propre, nous devrons les laisser partir…

Nous devons donc endormir ces jeunes, papas ou mamans, frères ou soeurs, sans savoir si la dernière chose qu’ils verront ou qu’ils entendront sera de voir nos yeux, au travers de notre visière de protection ou le son de notre voix, étouffée dans un masque. Émotionnellement c’est très dur, pour les patients mais aussi pour nous.

J’ai souvent une pensée compatissante pour toutes ces familles de patients, qui vivent dans l’appréhension, l’espoir et qui se retrouvent suspendues aux seules nouvelles téléphoniques quotidiennes. Nous sommes des êtres humains avant tout et cette situation est loin de nous laisser indifférents. Nous faisons et ferons toujours preuve d’humanitude dans nos prises en soins, ne laissant jamais la place à une possible matérialisation du patient et ce, malgré la charge physique importante à laquelle nous sommes confrontés actuellement. Nous nous le devons ! Pour les patients, leurs familles mais aussi pour nous ! Ma vie, mon métier, ma fierté.

La situation actuelle rend donc notre travail extrêmement énergivore. Heureusement nous pouvons compter, et il faut le saluer, sur l’abnégation et la motivation dont fait preuve l’ensemble du personnel hospitalier.

J’ai la chance de travailler aux soins intensifs de l’hôpital de Jolimont, dans une équipe soudée et solidaire, ce qui rend les choses beaucoup plus agréables à vivre et qui accentue, j’en suis persuadé, la qualité de nos prises en charges. C’est dans les situations les plus difficiles que nous ferons ressortir le meilleur de nous-mêmes.

C’est pourquoi nous serons donc toujours, bien décidés et dévoués à mener la vie dure à ce maudit covid-19. Soyez-en sûrs !