Une opinion de Cédric Chevalier, membre du comité "Déclarons l'état d'urgence environnemental et social".


Le clivage et les violences se renforcent lorsqu’une société ne parvient pas à résoudre une urgence et un conflit d’intérêts latent. Face aux défis climatiques, on peut craindre pour l’avenir de la démocratie.


Le court-métrage de fiction Anita, tourné cet été en Belgique par l’équipe du bouillonnant Félicien Bogaerts avec l’implication de scénaristes et d’acteurs belges de renom, interpelle sur les réseaux sociaux. Il met en scène une jeune "Anita", en référence à peine voilée à Greta Thunberg et Anuna De Wever, qui, faisant le constat de l’échec de plusieurs années d’activisme climatique partout dans le monde, dénonce son instrumentalisation comme "soupape de sécurité du système", et finit par se suicider brutalement devant un parterre de décideurs. Cette œuvre puissante est à la fois critique et dramatique. Elle doit interroger les citoyens et plus particulièrement les décideurs. Car elle pose de bonnes questions en narrant un présent et un avenir détestables pour mieux nous mettre en garde et réveiller notre conscience collective, une des fonctions les plus importantes de l’art et de la fiction.


Car un jour peut-être, ce ne sera plus de la fiction. Les démocrates doivent oser décrire ce qui sera un futur détestable si la démocratie échoue.

En chemin vers la violence

Un jour peut-être, un groupe de jeunes Belges, désespérés par l’inertie de notre démocratie face à l’urgence écologique et climatique, trahis par les générations au pouvoir et une majorité de citoyens apathiques, sabotera une infrastructure aéroportuaire ou routière, ou un laboratoire de recherche sur la viande, organisera une prise d’otage de lobbyistes, ou pire, posera une bombe au siège d’un parti climato-inerte, ou dans les bureaux bruxellois du siège central d’une multinationale de l’énergie, du pétrole, de l’aviation, de l’automobile, de l’agriculture, de la publicité.

Un jour peut-être à l’inverse, de jeunes leaders du mouvement climatique seront passés à tabac ou pire, assassinés par d’autres jeunes de l’extrême droite, désespérés par la remise en question de l’imaginaire occidental dominant et la perte de tous leurs acquis et repères, sous l’influence des discours de plus en plus réactionnaires de politiciens ou entrepreneurs climato-inertes.

Radicalisation

Vincent de Coorebyter l’a pointé dans une opinion récente, l’incapacité de la démocratie actuelle à offrir une réponse à la hauteur de l’urgence écologique et climatique, creuse sa propre tombe et prépare le terrain de l’autoritarisme. Cette inertie démocratique assure deux scénarios du pire : le retour de la dictature anti-intellectuelle et climato-négationniste (Trump et Bolsonaro en sont des prototypes) ou le renforcement d’un régime néolibéral qui deviendra totalitaire, en absorbant la question écologique dans son dispositif de contrôle sur les corps et la planète, au mépris des droits fondamentaux.

Demain, cette première génération de jeunes qui a marché jusqu’à présent pacifiquement dans les rues de notre pays, menant des actions de désobéissance civile relativement sympathiques, accédera aux responsabilités professionnelles et civiques. Elle sera rejointe par la succession d’autres générations plus jeunes, qui ne pourront que se radicaliser davantage tant que dure l’inertie écologique.

La démocratie est le dialogue pacifique de tous pour solutionner les rapports de forces et résoudre les intérêts en conflit. Mais déjà, Extinction Rebellion fait référence à la jurisprudence des Procès de Nuremberg qui jugèrent les crimes des nazis et de leurs complices. Face à des crimes contre l’humanité, nulle obéissance à aucune autorité instituée ne se justifie, la désobéissance et la rébellion deviennent des obligations juridiques. Un principe de droit inaliénable à la rébellion que les théoriciens de l’État eux-mêmes ont consacré, dès le XVIIe siècle, lorsque le contrat social est rompu. En sommes-nous là ?

Qui niera que la destruction des conditions de vie sur la Terre est peut-être le plus grand crime contre l’Humanité jamais commis ? Qui niera qu’on peut relier ce crime à des faits générateurs, des dommages et des liens de causalité ? Qui niera qu’on peut affecter une responsabilité différenciée à des personnes juridiques individuelles et morales, en fonction de leur implication dans ce crime, et de leur action ou inaction face à sa commission, alors que tous les faits scientifiques sont sur la table ?

L’efficacité de la non-violence

Les démocrates conscients de l’urgence écologique doivent s’inquiéter que le désespoir ne génère des violences inutiles. Ils doivent s’unir pour que le cri de la jeunesse se canalise dans un mouvement non violent beaucoup plus déterminé et puissant que celui que nous connaissons jusqu’à présent. Ce mouvement doit en effet devenir sociétal, et rassembler les syndicats, les pouvoirs publics, les artistes, les intellectuels, les scientifiques, les jeunes, les travailleurs, les entrepreneurs, les pensionnés et trouver un relais politique crédible au sein d’un ou plusieurs partis démocratiques.

Désobéissance civile, rébellion non violente, objection de conscience, manifestations, pétitions, etc., Gandhi, King, Mandella, tous ont dû soupeser la meilleure stratégie possible, entre des méthodes plus ou moins violentes. Après parfois des essais de modes d’action violents, ils ont opté après mure réflexion pour la non-violence à la fois pour des raisons morales mais aussi pour des raisons instrumentales : cette méthode se révélait la plus puissante pour des individus et collectifs qui n’avaient pas l’ascendant en termes de monopole de la violence et du pouvoir (c’était les États et les entreprises en place qui en disposaient).

Le politologue Gene Sharp, le Machiavel de la non-violence, estimait que cette technique s’était montrée la plus puissante et la plus fiable durant l’histoire, après étude détaillée de milliers de conflits réels.

Évitons la guerre civile écologique

Diaboliser ne résoudra pas le problème, la réalité est grise, nous sommes pour beaucoup complices des destructions, à divers degrés. Mais l’histoire a montré que le clivage se renforce et que les positions se durcissent lorsqu’une société ne parvient pas à résoudre une urgence et un conflit d’intérêts latent. On peut craindre des violences malheureusement, et craindre en particulier pour la vie des jeunes leaders du mouvement climatique en Belgique et ailleurs. À mesure que leur rapport de force se renforce, on va chercher à les abattre, au propre ou au figuré. Déjà des centaines d’environnementalistes meurent dans le monde, notamment au Brésil.

Les intellectuels doivent s’unir pour démontrer que des voies de "dépassement" démocratiques, humanistes, sociales et libérales des catastrophes écologiques (avant, pendant, après) existent encore pour éviter la barbarie. Elles nécessitent humilité, conscience et dialogue… et détermination éthique.

Nous devons éviter la guerre civile écologique, il en est encore temps.

Chapô et intertitres sont de la rédaction.