Une carte blanche de Céline Lucas, juriste (celine.lucas444@gmail.com).

Ce lundi 16 décembre, Google honorait le 174e anniversaire de Marie Popelin. Qui ça me direz-vous ?

A l’heure où les mouvements féministes et la cause de la femme n’ont jamais été aussi présents dans le débat public, il est bon de rappeler l’histoire de celle qui fut une des premières féministes belges.

Celle-ci débute le 16 septembre 1846 en Belgique, plus précisément à Schaerbeek.

Pour rappel du contexte ambiant, en 1831, la Belgique avait opté pour le suffrage censitaire, excluant de facto les femmes. De même, celles-ci étaient privées de la capacité juridique par le code civil et cantonnées aux tâches ménagères et maternelles.

L'affaire "Popelin"

Ayant grandi dans un environnement bourgeois, c’est à l’aube de ses 37 ans qu’elle décide d’entreprendre des études de droit à l’Université Libre de Bruxelles, qu’elle réussira brillement. L’accès des femmes aux études universitaires était encore tout récent, à l’image d’une société qui ne souhaitait pas les voir accéder à des hautes fonctions et y jouer un rôle important. Désireuse de devenir avocate, le barreau de Bruxelles refusa sa demande d’admission au barreau, sous motif qu’elle était une femme. C’était le début de l’affaire "Popelin". Une forte mobilisation et des prises de positions très fortes se succédèrent pour la défendre. Cependant, la Cour d’appel comme la Cour de cassation la débouteront. Cette profonde injustice la guidera tout au long de sa vie à travers ses engagements et son combat.

La Ligue belge du droit des femmes naitra d’ailleurs de ses mains en 1892, avec l’aide de Louis Frank, d’Isala Van Diest, et de Léonie la Fontaine. Le premier étant avocat, la deuxième la première femme médecin et la troisième autre féministe reconnue internationalement dans ses engagements. Ainsi naissait la première association féministe de Belgique, à tout le moins sous une forme structurée, provoquant des avancées majeures dans les années qui suivront, comme le fait de permettre aux femmes de déposer de l’argent à la caisse d’Epargne.

Elle voyagera dans le monde entier et sera reconnue internationalement. Elle participera notamment à plusieurs congrès internationaux et créera en 1905 le Conseil national des femmes belges. Elle rédigera de nombreux articles juridiques sur le sujet.

Elle décèdera à l’âge de 66 ans, le cinq juin 1913, sans n’avoir jamais pu accéder au métier d’avocat. Ce n’est qu’en 1922 que les femmes purent accéder au métier d’avocat. En 2011, il avait été demandé d’accorder le titre d’avocat à Marie Popelin à titre posthume, mais celle-ci fut refusée.

Un féminisme "modéré"?

Précurseur du mouvement féministe, son combat sera animé par une volonté d’une plus grande égalité homme-femme dans notamment l’accès aux différentes fonctions et le rôle de la femme dans la société, le droit de vote, les inégalités culturelles… Cette vision des choses rejoint d’ailleurs parfaitement la définition du féminisme formulée par le dictionnaire Petit Robert « Doctrine qui préconise l’égalité entre l’homme et la femme, et l’extension du rôle de la femme dans la société ».

Ce féminisme que certains qualifient de "modéré" peut entrer en opposition avec le féminisme d’aujourd’hui, plus rude, qui créé des clivages et joue le jeu quasi systématique de l’exclusion de l’homme. On pourrait se demander dans quelle mesure ce type d’action peut dénaturer la volonté première du mouvement qui n’était pas de créer une séparation entre l’homme et la femme, mais bien d’équilibrer le rôle de chacun afin de former une "humanité réconciliée". Cette expression est reprise d’une préface d’Elisabeth Badinter : "En cette fin du XXe siècle, il reste aux femmes deux tâches à mener de front : achever le processus égalitaire dans leur vie familiale et professionnelle, mais aussi tendre la main aux hommes pour les aider à accéder au nouveau monde. S'il en est ainsi, on peut prendre le pari que le XXIe siècle ne sera plus l'époque privilégiée d'un sexe ou de l'autre, mais le moment enfin arrivé de l'humanité réconciliée."

À l’heure où le XXe siècle fut marqué par une évolution majeure de l’émancipation féminine, mais aussi vers une radicalisation parfois à outrance du féminisme, se replonger dans les actes fondateurs du mouvement féministe a selon moi tout son sens…