Une chronique d'Etienne de Callataÿ, université de Namur et UCLouvain.

Nous nous soucions, légitimement, de l’environnement, mais nous nous apprêtons à subventionner davantage ceux qui polluent le plus. Après l’aviation, voici l’électricité.

Sortir du confinement, c’est aussi ne plus se confiner à ne parler que du confinement. Et car nous en avons besoin, parlons énergie. Décision remontant à 2003, nous allons sortir du nucléaire, et cela avec un rayon d’arguments : radioactivité des déchets, danger des centrales - des suites d’une erreur humaine, d’une catastrophe naturelle ou d’un attentat -, concentration du risque d’indisponibilité, dépendance dans l’approvisionnement en matière première et prix de revient non compétitif.

Le débat actuel tourne autour du "CRM" ou "mécanisme de rémunération de la capacité" par lequel des subventions sont versées pour voir apparaître de nouvelles unités de production d’électricité fonctionnant aux énergies fossiles, en compensation de l’arrêt du nucléaire. Le sujet n’agite pas les foules… mais il y va d’une possible subvention de plus de 900 millions d’euros par an, et cela pendant de très nombreuses années. On en ferait de belles choses, en santé ou en culture, avec un tel pactole ! C’est dire si l’enjeu est d’importance. La réflexion peut être structurée autour de deux questions.

La première est de savoir s’il est foncièrement raisonnable de dépenser tant d’argent pour de l’énergie hautement polluante. Bien sûr, accélérer la croissance de l’énergie renouvelable, en développer les capacités de stockage, limiter la consommation d’électricité et la flexibiliser peut ne pas suffire, avec l’interconnexion internationale des réseaux, pour absorber les pointes de consommation nationale face à des creux dans la production renouvelable. Mais est-ce qu’un délestage très sporadique et bien organisé n’est pas préférable à une dépense aussi lourde et à une production aussi polluante ? Ou, autre option, la prolongation d’une centrale nucléaire pendant quelques années n’est-elle pas, dans la durée, moins dommageable pour l’environnement ?

La seconde est de savoir qui paierait ces subventions colossales, que certains cherchent à artificiellement minimiser en utilisant un taux d’actualisation bien trop élevé, qui comprime la valeur en euros d’aujourd’hui des dépenses futures. Pour les subsides aux éoliennes en mer, où rappelons que nos gouvernants se sont montrés aussi généreux envers des opérateurs que mauvais défenseurs de l’intérêt des citoyens, et cela en milliards d’euros, le coût est répercuté sur la facture des consommateurs… mais avec une dégressivité et un plafond qui profitent aux entreprises dites électro-intensives.

Traitement de faveur

Il est question, avec le CRM, d’avoir un même mécanisme en faveur des entreprises les plus grandes consommatrices, avec un report de charge sur les autres entreprises et sur les ménages, et, ce faisant, une hausse des salaires et allocations au travers de l’indexation automatique. Or ce traitement de faveur ne se justifie pas plus sur le plan social que sur le plan économique. Soleil, vent, côtes, hydrologie, densité de population, la Belgique n’est pas une terre particulièrement propice pour les énergies renouvelables et donc chercher à y développer des activités fort consommatrices d’électricité est un non-sens. On objectera qu’il faut se soucier de notre compétitivité, mais c’est une erreur de raisonnement. Celle-ci serait mieux servie en ne limitant pas le prix de l’électricité pour les électro-intensifs, donc, par définition, les plus polluants et le plus souvent avec une intensité de main-d’œuvre réduite, et en réallouant le coût de ce privilège à l’ensemble des entreprises. Cela servira à la fois l’environnement, l’emploi, l’efficacité économique et même la compétitivité nationale.

Raoul Dufy a peint la fée électricité. Attention, car derrière la fée peut se cacher une sorcière.

etienne.decallatay@orcadia.eu

Titre original : "Courant d’ère"