Une opinion rédigée par un collectif dont Andrea Riccardi, historien et fondateur de la Communauté Sant'Egidio, Marie de Hennezel, psychologue clinicienne, Mark Eyskens, ancien Premier ministre belge, Romano Prodi, ancien président de la Commission européenne et ancien Premier ministre italien, etc. Retrouvez la liste complète des signataires au bas de l'article.
 
Nous appelons à une révolte morale et à un changement dans les soins aux aînés. Pour que les plus vulnérables ne soient jamais considérés comme un poids, comme inutiles.

Avec la pandémie du Covid-19, les personnes âgées sont en danger dans toute l’Europe. Le nombre dramatique de morts dans les institutions fait froid dans le dos.

Il y aura beaucoup de choses à revoir dans les systèmes de santé publique et dans les bonnes pratiques nécessaires pour rejoindre et soigner tout le monde avec efficacité. Nous sommes toutefois particulièrement préoccupés par les récits funestes des hécatombes qui se produisent dans les instituts pour personnes âgées. Tout cela ne serait pas arrivé si ne s’était pas implantée cette idée qu’il est possible de sacrifier les vies des personnes âgées en faveur d’autres vies. Cette culture est celle que le pape François définit comme la "culture du déchet" qui retire aux personnes âgées le droit d’être considérées comme des personnes et qui fait d’elles un chiffre voire, dans certains cas, moins que cela.

Dans beaucoup de pays d’Europe, face à l’exigence des soins, nous voyons apparaître un modèle dangereux qui privilégie une santé tenant pour résiduelle la vie des personnes âgées. Leur plus grande vulnérabilité, l’avancée en âge et les autres pathologies possibles dont elles sont porteuses justifieraient une forme de "choix" en faveur des personnes plus jeunes et plus saines.

Se résigner à une telle issue est humainement et juridiquement inacceptable. L’éthique démocratique et humanitaire se fonde sur le fait de ne pas établir de distinctions entre les personnes, pas même sur la base de l’âge. Ce sont des principes inhérents à une vision religieuse de la vie, mais aussi aux droits de l’homme et à la déontologie médicale. On ne peut accepter aucun "état de nécessité" pour légitimer ou codifier des dérogations à de tels principes. La thèse qu’une espérance de vie plus courte comporte une diminution "légale" de sa valeur est, d’un point de vue juridique, une barbarie. Que cela advienne par le moyen d’une imposition (par l’État ou par les autorités sanitaires), extérieure à la volonté même de la personne, représente une expropriation intolérable des droits de l’individu.

L’apport des personnes âgées continue d’être l’objet d’importantes réflexions dans toutes les civilisations. Accepter leur différence de valeur signifie rompre le lien social de la solidarité entre les générations et désagréger la société tout entière. Nous ne pouvons pas laisser mourir la génération qui a lutté contre les dictatures, qui a peiné pour reconstruire nos sociétés après la guerre et qui a bâti l’Europe. Résultat d’une mentalité utilitariste, le fait d’accepter la mort "anticipée" des personnes âgées crée une hypothèque sur l’avenir, divisant la société en classes d’âge et introduisant le dangereux principe de leur inégalité.

Nous croyons qu’il est nécessaire de réaffirmer avec force les principes de l’égalité de traitement et du droit universel aux soins, conquis au cours des siècles. Le moment est venu de dédier toutes les ressources nécessaires à la sauvegarde du plus grand nombre de vies et d’humaniser l’accès aux soins pour tous. Que la valeur de la vie reste la même pour tous. Celui qui méprise l’existence fragile et faible des plus âgés se prépare à dévaluer toutes les existences.

Par cet appel, nous exprimons notre douleur et notre indignation devant le nombre excessif de morts de personnes âgées ces derniers mois et nous appelons de nos vœux une révolte morale afin que se produise un changement d’orientation dans les soins réservés aux aînés, afin surtout que les plus vulnérables ne soient jamais considérés comme un poids ou, pire, comme inutiles.

Titre et chapô sont de la rédaction. 

Liste complète des signataires: