Une opinion d'Adrien Foucart, blogueur.


Des histoires qui, en temps normal, ne sortiraient pas de la presse locale, comme l’attaque au couteau de Londres, font désormais les gros titres internationaux bien avant que l’on ait la moindre indication d’un lien avec le terrorisme.


Dans notre monde surinformé, la pile de nouvelles locales ou mondiales dans laquelle les journaux peuvent venir piocher leur butin est devenue gigantesque. Pour choisir ce qui, dans cette pile, est digne d’être publié, le journaliste se retrouve souvent pris entre deux objectifs potentiellement opposés : informer et vendre.

Informer veut dire, au-delà du fait de simplement "publier des choses vraies" et de "vérifier ses sources" (ce que tous les journaux n’arrivent pas toujours à faire), dessiner une image aussi juste que possible du monde et de l’actualité. Pour ce faire, il faut que la fréquence avec laquelle on rapporte certains types d’événements et l’importance relative qu’on leur accorde reflètent la réalité.

Imaginons qu’un journal décide de prendre la décision éditoriale particulière de rapporter en première page toutes les attaques mortelles commises par des vaches sur des humains. Régulièrement, un gros titre annoncerait : "Roger, fermier, 57 ans, mort piétiné", avec une photo un peu floue de la tête bovine de la coupable sous un éclairage sinistre. Un lecteur régulier de ce journal finirait certainement par regarder les vaches différemment, et par faire un détour s’il en croise une sur un chemin de randonnée. Un autre journal pourrait partir dans une autre direction, et décider de toujours figurer en première page une bonne nouvelle, qui met de bonne humeur. Ces deux journaux pourraient certainement être, dans les deux cas, entièrement factuels. Ils donneront cependant une image fort différente de notre monde.

Un autre point commun de ces deux journaux hypothétiques : ils ne se vendraient pas. En tant que consommateurs d’information, nous réclamons plus que juste des faits : nous réclamons des émotions fortes. Nous cliquons sur les titres et les images qui parlent à nos instincts primaires. La peur, le sexe, la colère. Derrière, dans les articles, on trouvera peut-être du journalisme de qualité, de la mise en contexte, des informations rationnelles. Mais il faut toujours que la première page, le titre, la vignette, poussent l’internaute à cliquer, poussent l’acheteur à prendre le journal parmi les autres chez le libraire.

Perception amplifiée

Tout cela pour en arriver à 2016. 2016, l’année catastrophique. 2016, l’année des attentats, l’année de la terreur, l’année du chaos mondial.

C’est ce que nous voyons dans les médias et, d’une certaine manière, c’est ce que nous demandons des médias. Bien entendu, les médias ne les inventent pas, ces attentats. Ils ont bien lieu, et ils sont en augmentation ces dernières années. Mais les médias amplifient notre perception du problème. Des histoires qui, en temps normal, ne sortiraient pas de la presse locale, comme l’attaque au couteau de Londres, font maintenant les gros titres internationaux bien avant que l’on ait la moindre indication d’un lien avec le terrorisme. Et les journaux ne manqueront pas de dire que ce lien n’est qu’une "hypothèse parmi d’autres". Ils ne manqueront pas non plus, s’il s’avère par la suite qu’il s’agit bien d’un acte isolé pour des raisons complètement apolitiques, de le signaler. Mais le mal est fait : tous les jours, ou presque, nous voyons un titre parlant d’un possible attentat.

Notre seule priorité ?

Garantir la sécurité des citoyens face aux attaques terroristes est une responsabilité importante de l’Etat. C’est, aussi, une impossibilité. La sécurité absolue n’existe pas. L’acte terroriste est imprévisible, peut être improvisé, peut frapper n’importe qui, n’importe où, n’importe quand : c’est ce qui le rend si terrifiant. La responsabilité de l’Etat, c’est aussi de ne pas tomber dans le piège de la surmédiatisation, et de rester capable de répartir ses ressources en fonction de la gravité des besoins.

Ce n’est pas parce que les journaux parlent sans cesse de terrorisme que le terrorisme doit être notre unique préoccupation. La protection directe contre les attentats n’est ni plus urgente ni plus importante, que l’éducation, la lutte contre le réchauffement climatique, la sécurité routière, ou la recherche contre le cancer. Depuis les attentats de Paris, il semble parfois que la lutte contre le terrorisme est devenue notre seule priorité. Nous sommes dans l’état d’urgence, dans "l’alerte niveau 3". Nous donnons toujours plus de pouvoirs aux services de police, nous mettons toujours plus de militaires dans les rues. Ces mesures n’ont pas empêché que d’autres attentats aient lieu.

Un effort commun

Nous ne pouvons pas continuer à laisser le terrorisme guider nos vies. Pour cela, il faut un effort commun. De la part des médias : résister à la tentation des clics facilement gagnés en sautant sur chaque fait divers pour le transformer en possible attentat. De la part des politiciens : être capables de prendre du recul, et de reconnaître que l’état d’urgence ne peut pas être éternellement prolongé. De la part de chacun d’entre nous, aussi : nous devons accepter le fait que des problèmes complexes nécessitent des solutions complexes, et que ces solutions prendront du temps. Nous devons être capables de reconnaître lorsqu’un politicien ou un journal joue sur nos peurs et notre colère pour son intérêt personnel, à coup de grandes généralisations et de propositions simplistes. Nous devons briser l’espèce de relation parasitique qui s’est créée entre le terrorisme, les médias et les politiciens, en particulier d’extrême droite, qui s’opposent mais profitent mutuellement les uns des autres.

Sous la pression des médias qui ont bien compris que la peur vend, on tend à oublier que, dans l’ensemble, nous vivons dans un monde qui rarement dans toute son histoire n’est aussi bien allé. Nous sommes choqués par les attentats parce qu’ils viennent secouer en Europe une période de paix et de prospérité sans précédent. Ma plus grande peur, ce n’est pas d’attendre le prochain attentat, mais c’est de nous voir, suite à ces attentats, rejeter tout ce qui a rendu cette paix et cette prospérité possibles. Au lieu de chercher à l’améliorer, au lieu de lutter contre les inégalités et de protéger notre environnement, de nous voir céder aux discours populistes faciles.

C’est là que se trouve la vraie "guerre contre le terrorisme". C’est une guerre contre nous-mêmes, contre nos instincts primaires, contre notre soif de revanche. Une guerre pour continuer à tendre vers une société plus juste, plus équitable, une société où chacun est doté de la liberté de poursuivre ses aspirations. Et cette guerre, on ne la gagnera pas avec des soldats.


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