J’ai bientôt soixante-dix ans. Samedi dernier, j’ai travaillé au jardin tout l'après-midi, la pensée en roue libre, tout entière occupée par les terribles révélations du rapport Adriaenssens. Le diable est dans les détails, me disais-je, imaginant les dents jaunes et l’haleine chargée de l’abuseur, son discours tordu sur "la tendresse humaine", impossibles à effacer du souvenir cuisant de ces anciens enfants. Une immense pitié me prenait pour ces victimes piégées, abandonnées à leur stupeur, à leur honte. Mais, au fil de l’après-midi, d’autres réflexions me sont venues.

Deux choses m’apparaissent, que personne ne relève : d’abord que les abuseurs sont tous des hommes. Les religieuses, pourtant formées dans le même moule idéologique de diabolisation du sexe - je me souviens de l’apologie exaltée de Maria Goretti dans les années 50 ! - ne semblent pas en cause. Ensuite, que les garçons cessent souvent d'être "entrepris" vers 15 ans, lorsqu’ils deviennent des hommes, alors que pour les filles (moins nombreuses d’ailleurs, mais cela s’explique par la ségrégation qui régnait dans les pensionnats et les sacristies à cette époque) cela continue bien au-delà.

Comment interpréter ce fait ? Mon hypothèse est que toute situation de pouvoir s’accompagne chez les mâles d’une tentation de pouvoir sexuel. Pas besoin de beaucoup d’enquêtes pour savoir ce qui se passe et s’est passé depuis des siècles avec tant de gamines, ouvrières, dactylos, domestiques. Le chef d’atelier, le chef de bureau, le maître de maison "abusait". Et, jusqu’il y a quelques décennies, l’employée enceinte était simplement renvoyée dans ses foyers. Cela se passait dans les meilleurs milieux - chez Marguerite de Crayencour, alias Yourcenar, par exemple, aussi bien que dans les filatures. Sur les bateaux, on raconte que le mousse ou l’aide-cuisinier "passait régulièrement à la casserole". Tout le monde le savait. Tout le monde se taisait. Pareil dans l’Eglise. Parce que, jusqu’il y a environ 40 ans, dans l’ensemble de notre société, les femmes et les enfants étaient des catégories inférieures. Les hommes - politiques, ecclésiastiques, patrons - s’arrangeaient entre eux. Le viol des femmes ou la brutalisation des enfants ne choquaient pas vraiment. On laissait faire. On refusait d’écouter ceux, plutôt rares, qui osaient évoquer leur sort. On disait aux femmes "Vous l’avez sûrement provoqué, et d’ailleurs, elles aiment toutes ça". Et aux enfants, qu’il s’agisse du curé ou de l’oncle : "Cesse avec tes bêtises, tu inventes". Parce que ceux à qui on aurait pu se plaindre, c’étaient des hommes : évêques, mais aussi bien policiers, directeurs... Ils riaient, minimisaient. Entre eux, ils en faisaient des plaisanteries. La société catholique, les parents, les familles, avaient conféré aux prêtres un pouvoir absolu sur les âmes et les corps, dans des lieux clos, de jour comme de nuit, hors contrôle. Quelle imprudence ! Quelle responsabilité collective ! Dans la formation des séminaires, exclusivement intellectuelle et dogmatique, la femme était présentée comme la chose à fuir, le diable en personne. Comme les pulsions sexuelles ne se laissent pas maîtriser par l’endoctrinement, il restait les enfants. Vraiment logique. On ne peut expliquer le silence, la complicité de la société que par un consentement tacite à ce risque.

Il y eut ensuite les années 70, avec la "libération sexuelle". C’est l’époque - j’étais alors enseignante - où circulaient dans les écoles des ouvrages suédois qui prônaient les caresses entre personnes âgées esseulées et enfants abandonnés, dans le but d’apporter à tous la "tendresse" si indispensable à "l’épanouissement". Il y avait les romans de Gabriel Matzneff - publié par les meilleurs éditeurs et complaisamment interviewé à la télévision de service public - racontant comment il draguait les adolescentes à la piscine Molitor. Je me souviens d’un livre américain à succès intitulé "Touch to teach". Ce qui semblait une libération tournait à la confusion. Nous n’en sommes pas sortis. Mais ce fut aussi l’époque où les femmes devinrent indépendantes, occupèrent de plus en plus de postes de pouvoir. Il fallut encore du temps pour que le viol soit vraiment poursuivi, et surtout pour que les femmes osent déposer plainte. Et sans doute l’affaire Dutroux pour qu’on se mette sérieusement à protéger les enfants, à leur apprendre à dire "non". A dire, tout simplement. Il reste beaucoup de chemin à faire. Mais enfin, on parle, on prend les souffrances des victimes en considération. Nous avons tous à demander pardon, à présenter des excuses pour cette période d’aveuglement volontaire, de soumission à la domination mâle. Pour plagier André Cayatte, qui pour dénoncer la peine de mort avait tourné "Nous sommes tous des assassins", on peut écrire : nous sommes tous et toutes complices des abus sexuels.

Il faut bien sûr des aveux et des sanctions. Il faut surtout de l’aide, de l’écoute à ceux qui ont souffert et ont étouffé si longtemps dans le silence. On le dit partout et c’est vrai. Mais cela ne suffira pas si on n’instaure pas une culture respectueuse de l’autre sexe, non-violente, où le temps de l’enfance et la différence des générations soient sacrés. S’indigner vertueusement contre les pédophiles, et en même temps acclamer un chanteur rap qui hurle "Suce ma bite jusqu’à ce qu’elle te fasse un trou dans la tête", sourire aux insultes sexistes de nos gamins, habiller nos petites filles en Lolita, ou les faire défiler à sept ans en déshabillé suggestif pour des concours de "Miss junior"... non, ça ne va pas.

On peut espérer que la société toute entière, prise d’horreur, devienne plus vigilante sur l’éducation au respect de l’intégrité, particulièrement des femmes et des enfants. Que l’Eglise abandonne ses postures de pouvoir pour des chemins de service d’une société plus juste et plus humaine, avec une revision complète de la formation de ses prêtres. Et que les entreprises - mais ça, ce sera le plus dur, je crois - cessent d’utiliser le corps des femmes et des enfants pour vendre toujours plus de marchandises superflues.