Opinions
Une chronique d'Armand Lequeux.


Cet été, Jacques ne partira pas faire l’Amazonie et rencontrer les Arumbayas. Il a découvert, au coin de sa rue, un voisin, un homme passionné et passionnant.

Jacques a surpris son entourage, il reste à la maison cet été. Il en avait pourtant parlé tout l’hiver de son grand projet : faire l’Amazonie et rencontrer les Arumbayas des rives du Putamayo. Il l’anticipait comme le plus beau de ses voyages, lui qui y consacre assidûment toutes ses vacances depuis tant d’années. Il avait débuté modestement, mais après Vienne, Venise et Budapest, il s’était attaqué à Saint-Pétersbourg et Moscou avant de se tourner vers l’Islande et de continuer tout naturellement vers l’Amérique du Nord. Ensuite, il avait fait l’Inde, les Andes, la Chine et les Caraïbes. Il a vu Vierzon et Dubaï, plongé aux Maldives comme aux Seychelles, photographié les gorilles de montagne au Rwanda et les Massaïs dans les plaines de Tanzanie. Quand on l’interroge sur les motivations de cet étonnant renoncement, il évoque bien entendu l’écologie, le kérosène et les changements climatiques. Pour peu qu’on le pousse un peu plus loin dans ses retranchements, il reconnaît ses déceptions face à ces hordes de touristes, dont il fit partie bien entendu, qui piétinent sans vergogne les plus beaux paysages de la planète.

Mais enfin, Jacques, ces Arumbayas dont tu rêves depuis l’enfance ne sont recommandés, à ce jour, ni par le Routard ni par le Michelin et le Putamayo est assez vaste pour que tu puisses y glisser ta pirogue sans rencontrer le Costa Concordia ! Alors ? Alors, voilà, c’est à cause du voisin ! Auparavant, il ne connaissait guère ce vieil homme à la retraite, toujours occupé dans son potager, qui lui proposait régulièrement les œufs de ses poules en s’excusant des comportements de son chat qui, comme tous ses congénères, préférait confier ses besoins aux jardins des voisins. Jacques s’en est toujours tenu aux formules de politesse, bonjour et merci, jusqu’à cette nuit, il s’en souvient, pendant laquelle il fut réveillé par les éclats bleus du gyrophare d’une ambulance stationnée dans sa rue. Le lendemain matin, la fille d’Henri (à sa grande honte, il ignorait jusque-là le prénom de son voisin) a sonné chez lui et sa vie a basculé. Pourquoi a-t-il accepté de relever le courrier et de veiller sur les animaux et le potager de cet inconnu ? Il l’ignore encore à ce jour, mais il ne regrette rien. Au cours de l’hospitalisation de son voisin, pendant plus d’un mois, il a appris à nourrir les poules, à ramasser les œufs, à reconnaître une mauvaise herbe d’une salade et à se laisser apprivoiser par un chat. Plus dépaysant pour lui que la forêt d’Amazonie !

Et puis, bien sûr, il a rencontré Henri. Lui qui croyait détester les hôpitaux, il a pris l’habitude d’y passer régulièrement saluer son voisin. Il a découvert un homme passionné et passionnant, un amoureux de la nature et des humains, un sage qui à travers bien des épreuves continue à dire merci la vie. Un être humain si complètement différent de lui, avec sa culture, ses habitudes et ses croyances. Pour la première fois de sa vie, il s’est étonné de rencontrer ainsi un autre, ni meilleur ni moins bon, mais autre vraiment. Bien sûr Jacques n’est pas un ermite, il a son épouse, ses enfants, ses amis, ses collègues, mais ils font partie de son monde et d’une certaine façon lui appartiennent, alors que ce voisin ne lui était rien. En se mettant à son service et à son écoute, gratuitement et sans attente particulière, il s’est initié à un mode relationnel inédit pour lui. Il sait désormais qu’un monde aussi mystérieux, vaste et varié que la forêt amazonienne se cache dans le cœur de chaque être humain. Jacques est devenu un anthropologue du quotidien, un passionné des Arumbayas qu’il rencontre désormais à chaque coin de rue.