Opinions
Une opinion de Benoit Gallez, directeur du centre scolaire Saint-Michel à Etterbeek.


Les besoins sont énormes et urgents en informatique dans l’enseignement. En réponse, les écoles reçoivent de belles paroles venues "d’en haut" électoralement plaisantes et des politiques volontaristes qui répètent en boucle : "Yaka".


À l’heure où nous nous penchons sur le budget 2019 de notre école (eh oui, une école cela fonctionne en année scolaire mais son budget doit fonctionner en année civile !), nous nous retrouvons confrontés à la nécessité de devoir projeter des "dépenseke" en moyens informatiques alors que les besoins sont énormes et urgents…

Des contrôles techno-bureaucratiques

Or, au mois d’octobre dernier, la Fédération Wallonie-Bruxelles se fendait d’un communiqué de presse dans lequel elle déclarait "se doter d’une stratégie numérique qui propose une vision (en 5 axes) pour coordonner les actions en faveur de la transition numérique", énième tentative du politique jamais en mal d’idées pour tenter d’améliorer notre enseignement soit à coup de contrôles techno-bureaucratiques, soit à coup de politiques dites volontaristes où règne le "yakatisme".

Yaka écrire de nouveaux référentiels qui diront aux enseignants comment éduquer au numérique et par le numérique. Dont acte. On espère que ces référentiels s’inscriront dans le réel et pas dans l’imaginaire de quelques penseurs en chambre !

Yaka financer une prime de 100 euros par an pour les enseignants qui utiliseront leur propre matériel informatique dans le cadre de leurs cours. Dans mon école, comme dans toutes les autres, c’est le cas de tous les enseignants depuis plus de 10 ans ! Heureusement d’ailleurs : sinon, cela ferait longtemps que les élèves n’auraient plus cours ! 100 euros ! Belle aumône ! Qu’il faudra sans doute obtenir à coup de formalités administratives qui viendront alourdir la charge de travail des directions !

Yaka créer une plateforme de ressources numériques où les enseignants pourront échanger leurs bonnes pratiques. À nouveau, les enseignants n’ont pas attendu les belles déclarations d’intentions pour s’y mettre en utilisant allègrement les réseaux sociaux (eh oui, Facebook, cela peut servir à cela aussi !). Par ailleurs, beaucoup d’écoles disposent déjà de plateformes qui servent autant à leur gestion, et à leur communication qu’à l’organisation des apprentissages et à l’échange de ressources pédagogiques. Alors quelle utilité pour ce nouveau machin ?

Yaka créer un espace personnel numérique à tous les enseignants dans lequel ils pourront retrouver les documents administratifs en rapport avec leur métier. Est-ce vraiment pour simplifier la vie des enseignants ou ne sera-ce pas plutôt pour faciliter le travail de l’administration ? Cela, dans la droite ligne de cette "autonomie" généreusement accordée qui revient à alourdir la charge de travail effectuée dans les écoles pour allouer les ressources humaines ainsi dégagées du côté de l’administration au renforcement du contrôle administratif sur les écoles.

Bonne volonté et mauvais soutien

Oui, mais tous ces yakas supposent des investissements en matériel, en infrastructures et en ressources humaines. Et là, le plan se fait plus vague ! "Il faudra établir un cadre renforcé et formel en collaboration avec les Régions." Laissez-moi rire ! Vu les maigres ressources de la Région bruxelloise, on risque d’attendre longtemps ! Or, c’est d’un parc informatique digne de ce nom dont ont besoin toutes les écoles : un parc informatique, ce sont des ordinateurs, des tablettes, des serveurs, un réseau informatique solide, capable de supporter des centaines d’utilisateurs, et aussi des moyens humains. Ensuite, qui va assurer l’installation, la mise à jour, la manutention de toutes ces belles machines et l’administration du réseau informatique ? Dans les écoles, on a souvent la chance de disposer d’un ou de plusieurs enseignants qui mettent la main à la pâte sans être de véritables informaticiens ou de véritables gestionnaires de réseaux. Dans le meilleur des cas, leur fonction est financée à l’aide d’heures de cours, à raison de "x" heures par semaine. Dans mon école (150 membres du personnel + 1650 élèves dans le secondaire), un enseignant heureusement plus que très compétent bénéficie royalement de 11 heures de coordination pour gérer tout cela. Pour l’assister tant que faire se peut, notre école sous-paie sur fonds propres un jeune geek sans formation académique : soit l’équivalent d’un temps plein pour gérer une organisation de 1800 personnes. On pourrait en rire ! Malheureusement, comme il s’agit d’éducation, il faut en pleurer.

Toutes les écoles auraient besoin d’un informaticien gestionnaire de réseau digne de ce nom dont l’emploi serait statutaire ! Cela, ce serait faire preuve d’un tant soit peu de vision.

Une bouteille à la mer

Yaka renforcer les formations initiales et continues des enseignants. Encore faudra-t-il que les instituts de formation soient correctement équipés et suffisamment nombreux à le faire. Vu la pénurie de moyens dénoncée plus haut, on est en droit d’en douter.

Alors, "Basta les Yaka", s’il vous plaît ! Nous avons besoin d’actions nourries par les expériences de terrain et non de belles paroles venues "d’en haut" électoralement plaisantes ! Nous avons besoin de financements réels et pas de politiques volontaristes !

Puisse cette grosse bouteille à la mer ne pas se transformer en coup d’épée dans l’eau ! Il s’agit d’un enjeu sociétal majeur.