Opinions

Une opinion de Marie-Hélène Béghin, lectrice La Libre et passionnée de littérature, de musique et de peinture.


En Avignon, le dimanche 28 juillet, le rideau est tombé sur la 73e édition du célèbre Festival créé par Jean Vilar en 1947. Plus précisément sur le Festival dit Off, riche cette année de... 1592 spectacles ! Avec, chaque jour, de 9h30 à 23h45, près de 165 propositions horaires ! Comment alors composer son menu de festivalier ? Les uns étudient chez eux le gros programme livré par la Poste et veillent à alterner le "sérieux" et le divertissant, les textes et la musique -il faut, n’est-ce pas, garder à cette intense activité théâtrale un air souriant de vacances ! Peu de craintes de ce côté : si l’on en croit les critiques - "Jubilatoire", "Formidablement antidépresseur", "Du très haut niveau", "Brillant, inattendu, drôlissime", "Pétillant comme le champagne", "Notre petit bijou du Festival Off"-, le bonheur est assuré !

D’autres, au contraire, préfèrent oser la découverte et se laisser convaincre, sur place, par les comédiens qui, tracts à la main, et confiants dans leur talent, s’efforcent au long du jour de retenir votre intérêt, certains payant plus que d'autres de leur personne, costumés, grimés, parfois même perruqués, face aux touristes... vêtus de peu... pour (tenter de) supporter les 40 degrés ambiants. Et puis, rien ne vaut le bouche-à-oreille : au resto avec la table voisine, dans les files d'attente d’avant spectacle, par un message sur WhatsApp, on partage volontiers ses coups de coeur. A retenir dès lors pour l’an prochain : se ménager assez de "plages" pour se laisser, aussi, porter par/vers l’inattendu !

Malgré la canicule, nous voilà à pied d’œuvre, nous pressant, du matin au soir, vers ces lieux aux noms parfois étranges, l’Atypik, La condition des soies, La Chapelle du verbe incarné, Au Magasin, Le Chien qui fume, échangeant des salles plus confidentielles aux durs gradins de bois avec d'autres plus vastes, aux fauteuils (presque) confortables !

Et l’on passe ainsi d’Une nuit avec Sacha Guitry, bien agréablement mis en scène avec costumes, décors, accessoires, jeux de lumière, bande-son, à... l’unique chaise devant un rideau noir pour un seul en scène dans L’Etranger de Camus : les mots n’en prennent que plus de force pour dire l’indifférence de Meursault face au monde, que plus d’éclat pour donner à voir la beauté des jours, l’éclat du ciel, et la puissance du soleil qui fera basculer sa vie, un dimanche, sur la plage. A la philosophie de l’absurde succède, en un contraste signifiant, la veine fantastique de Jules Verne, dans une vision expressionniste : fumées et jeux de lumière inquiétants, fond sonore oppressant illustrent le drame d’un vieil horloger genevois, un Maître Zacharius grimaçant à souhait, devenu fou d'angoisse, et prêt à pactiser avec le diable parce que se sont arrêtées les montres réglées sur les battements de son coeur.

Au Festival Off, on comptait cette année près de 6000 artistes, petites troupes espérant nouer des contacts, signer des contrats, mais aussi têtes d’affiche confirmées comme Clémentine Célarié, une habituée des lieux qui attire la grande foule à son adaptation d'Une Vie de Maupassant. De façon attachante, sans artifice de costume ou de maquillage -à peine modifie-t-elle sa coiffure-, l’actrice incarne tous les âges de Jeanne, la malheureuse héroïne. Avec, en immense toile de fond, la côte normande peinte à la manière impressionniste tandis que lumières et sons font un bel écho aux séduisantes évocations de la nature brossées par le romancier.

Il arrive aussi -cela fait partie du jeu- que l’on soit déçu par son choix... Impatiente de goûter à la musique des alexandrins de Racine, dans la belle Chapelle du Théâtre des Halles sublimée par de discrets projecteurs, je n’ai pas été convaincue par Bérénice paysages. Tout juste sorti de scène, un comédien vient de regagner sa loge, il n'a pas encore repris pied dans la réalité et, tout en se démaquillant, dans l’attente vaine, semble-t-il, d’un message, il récite les tirades qui continuent de l'habiter, devenant chacun des trois héros de la tragédie. Jusqu’à ce que sa propre souffrance amoureuse l’emporte dans des cris et des gestes de désespoir.

Mais, bien vite, voici de nouveaux coups de coeur ! Pour un oui ou pour un non, la pièce la plus jouée de Nathalie Sarraute, est un texte passionnant autour des mots et leurs intonations, sources de malentendus -voire traumatismes- lorsqu’ils brouillent le sens du discours. Et menacent comme ici la déjà longue amitié entre deux jeunes hommes. Saisis par la vérité, et la cruauté, de ce duel langagier pourtant parti de "rien", nous sommes emportés par les répliques des deux acteurs qui, dans un décor épuré au design très réussi, donnent brillamment à entendre les guillemets, les points de suspension, les silences même, amplifiant la tension de ce règlement de comptes.

Au contraire, c’est un moment tout d’intimité heureuse que nous offre, dans Minuit, le duo musical "Interstice", découvert au hasard d’un tract mis dans la main, d’un sourire et d’un mot échangés. Tous deux d’Avignon, lui aux guitares, l’œil espiègle, elle au violon, avec de grandes envolées d’archet et tout le corps qui danse, ils jouent et chantent, mêlant leurs voix et leur complicité. Et cela suspend la canicule, l'effervescence, les contraintes horaires, et cela va droit au cœur. Oh... c'est déjà fini...

Pour Minuit, oui, hélas. Mais il est une autre vie à côté du théâtre et nous entendions bien allier lumière et chaleur du midi avec celles des projecteurs ! Et vivre en alternance sous le chant des cigales et le crépitement des applaudissements ! Déjà sur la route qui nous descendait "en Avignon"(archaïsme, ou régionalisme, que je préfère au moins harmonieux "à Avignon"), le paysage s'était modifié, les couleurs précisées. Au vert des maïs, puis des vignes, répondait le jaune des vastes champs déjà moissonnés puis celui des tournesols. Van Gogh n’est pas loin... Devant la ligne ondulante des collines, à l’horizon, des villages serrés, des églises perchées. "On dirait le Sud", chantait Nino Ferrer. A Lyon, devant le Rhône, large et majestueux, l’on s’était dit qu’on le verrait bientôt couler sous le pont d’Avignon !

Une fois ses remparts franchis, la ville offre à nos flâneries ses façades haussmanniennes aux pierres dorées par un soleil vibrant, ses tours et clochers innombrables, ses places heureusement ombragées de platanes ou de tilleuls, sa charmante rue des Teinturiers avec ses quatre roues à aube, la fraîcheur appréciée de son jardin des Doms.

Et ses musées agréablement climatisés ! Au bel hôtel de Caumont, la collection Lambert propose (jusqu’au 30 septembre) l’expo "Basquiat Remix", un dialogue entre les œuvres de l’artiste noir new yorkais et celles de Matisse, Picasso et Twombly qu’il admirait lorsque, tout jeune, il fréquentait le MoMA. C’est là une incursion dans un univers formel souvent violent, à l’apparence brouillonne, qui peut désarçonner si notre curiosité, au sens plein du mot, ne se veut pas en éveil. Plus spontanément attachante sans doute, l’expo "Ecce homo" au Palais des Papes retrace (jusqu'au 29 février 2020) 50 ans du parcours artistique, intellectuel et politique du pionnier du street art, le niçois Ernest Pignon-Ernest, qui touche et par la beauté plastique de ses images et par son engagement. Il y a bien sûr les iconiques Rimbaud et Pasolini...

Dans les rues d’Avignon, les affiches, omniprésentes, désormais décolorées par le soleil, commencent à battre de l’aile. Des comédiens ont déjà quitté les salles où ils ont fait vibrer leur public. Les commerçants s’avouent heureux à l’idée de retrouver bientôt "leur" ville. Mais vous disent, avec l’accent, et dans un grand sourire : "À l’année prochaine !" Oui ! Nous reviendrons au Festival d’Avignon !