Lorsque saint Paul écrit aux chrétiens de Rome, il s’adresse à tous les bien-aimés de Dieu qui sont à Rome, aux saints par l’appel de Dieu (Rm 1,7) et la TOB (Traduction œcuménique biblique) note : "Il s’agit donc ici des chrétiens." Lorsqu’il s’adresse à ceux de Corinthe, il écrit "à ceux qui ont été sanctifiés dans le Christ Jésus, appelés à être saints avec tous ceux qui invoquent en tout lieu le nom de Notre Seigneur Jésus-Christ, leur Seigneur et le nôtre" (1 Co 1,2). A Éphèse, ce sont les "saints et fidèles en Jésus-Christ" (Ep 1,1) qu’il salue, tandis qu’aux Philippiens, il termine sa lettre par "Saluez chacun des saints en Jésus-Christ. Les frères qui sont avec moi vous saluent. Tous les saints vous saluent surtout ceux de la maison de César." (Ph 4, 21 & 22). Sans oublier les "saints de Colosse, frères fidèles en Christ" (Col 1,2). Il est donc évident que pour saint Paul les "saints" sont des êtres bien vivants, en chair et en os, connus et aimés de lui. Et leur sainteté, ils la doivent tout simplement à leur proximité au Christ, par contagion avec la sainteté de leur Seigneur, avec qui ils communient chaque premier jour de la semaine lors de la "Fraction du Pain". La TOB a donc raison, pour saint Paul tous les chrétiens vivant à son époque, peuvent être appelés "saints".

Mais, avec les premières persécutions arrivèrent les martyrs, ces chrétiens qui témoignèrent de leur foi en Jésus-Christ au prix de leur vie. Pour leurs familles, leurs amis, les membres de leurs communautés souffrant de la même persécution, ces personnes qu’ils connaissaient et qu’ils aimaient, forçaient leur admiration. Quelle beauté dans leur confiance en Jésus ! Quelle mort admirable dans leur foi en la résurrection ! Immédiatement, leur sainteté fut proclamée. Dans l’instant, on honora leur sépulture. De suite, on conserva leurs reliques. Puis des papes leur consacrèrent des églises. Les martyrs, confesseurs de la foi par leur mort courageuse, devinrent les nouveaux saints, entrés dans l’intemporalité bienheureuse de Dieu.

Tout au long de son histoire, la route de l’Eglise a toujours été bordée par le fleuve du sang des martyrs. Aujourd’hui encore.

Par la suite, au fil du temps, on s’est mis à considérer que d’autres chrétiennes et chrétiens méritaient, en raison de leurs vertus, d’être honorés à l’instar des saints martyrs. Des Augustin, Benoît, François, Dominique, Ignace, Hildegarde et Claire ont commencé à envahir l’espace céleste (où Kroutchev n’a pas trouvé Dieu !) jusqu’aux contemporains Bakhita, Damiens, Kolbe, pour ne citer que quelques noms parmi leur foule innombrable.

La simple évocation de cette foule en marche (Oh went the saints, go marching in ) éveille en saint Bernard un intense désir (Oh Lord I want to be in that number ). Ainsi enseigne-t-il : "De nos honneurs les saints n’ont pas besoin [ ] c’est pour nous que cela importe. [ ] Pour ma part, je l’avoue, leur souvenir allume en moi un violent désir." Avoir la joie de faire partie de leur bande "d’être concitoyen et compagnon des esprits bienheureux, d’être mêlé à l’assemblée des patriarches, à la troupe des prophètes, au groupe des apôtres, à la foule immense des martyrs, à la communauté des confesseurs, au chœur des vierges, bref d’être associé à la communion de tous les saints."

Et saint Bernard de nous interpeller en martelant trois enthymèmes bousculant : Eh quoi, "cette Eglise des premiers-nés nous attend, et nous n’en aurions cure ? Les saints nous désirent et nous n’en ferions aucun cas ? Les justes nous espèrent et nous nous déroberions ?"

Pour conclure logiquement, dans l’ordre d’un réalisme mystique, sur un bouquet de sept parénèses : "Réveillons-nous enfin, frères ; ressuscitons avec le Christ, cherchons les réalités d’en haut ; ces réalités savourons-les. Désirons ceux qui nous désirent, courons vers ceux qui nous attendent, et, puisqu’ils comptent sur nous, accourons avec nos désirs spirituels." (Homélie pour la Toussaint, saint Bernard,1090-1153)

De nos jours, ces joyeuses, impatientes et spirituelles trémulations sont un peu moins tendance dans l’Eglise, la communauté des chrétiens. Aujourd’hui c’est le saint quotidien qui est à l’honneur.

Tous ceux qui ont été canonisés ont chacun déjà une belle place dans le calendrier sanctoral. Maintenant, c’est au tour de ceux dont on ne parle jamais. Ceux qui vivent parmi nous sans se faire remarquer. Les saints transparents du XXIe siècle. Une réalité les caractérise : ils vivent de la "Caritas" c’est-à-dire de cet amour oblatif dont la possibilité a été révélée à l’humanité avec l’Incarnation. Cet amour dont le dynamisme va vers l’autre. Qui se préoccupe d’abord du bien-être de l’autre. De l’épanouissement de toutes les potentialités humaines de l’autre. Oui, oui, il y a des personnes comme ça. Elles existent. Elles se meuvent dans notre entourage sans que nous nous rendions compte de leur bienfaisante présence.

L’humanité ne savait pas qu’un tel amour pouvait exister, un amour qui va jusqu’à donner sa vie pour les bénéficiaires de sa tendresse. C’est sa limite extrême. "Nul n’a d’amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu’il aime." Dixit notre Seigneur (Jn 15,13).

Les saints que nous fêtons ce 1er novembre sont ces personnes-là. Elles vivent ici avec, au cœur, cette "Caritas". Ça ne se voit évidemment pas. Comme pour le vent et l’Esprit Saint y’a pas photo. Seuls les effets de leur présence sont perceptibles. Regardez autour de vous. Cette caissière d’un supermarché, peut-être ? Ou ce livreur de mazout ? Cette technicienne du sol ? Cette infirmière ? Cette mamy-Samu ? On ne sait pas, mais c’est eux qu’on fête aujourd’hui.

Dans notre monde couvert par une nuit de cruautés et de violence, ils sont comme des points lumineux. Ils répandent un peu de clarté chaleureuse sur leur environnement. Là où ils sont plusieurs, à proximité les uns des autres, on perçoit comme une paix, une gaieté d’être. Là où ils s’éteignent, le mépris de l’autre récupère l’espace. Le règne de l’égoïsme l’emporte.

Comme dirait saint Bernard : Le monde a tant besoin de saints, et toi tu n’en serais pas ?

Titre et sous-titre sont de la rédaction. Titre original : "Tous saints ! Morts ou vivants ?"