Journaliste française, née en 1963 à Paris, Élisabeth Quin orchestre la très regardée et très qualitative émission d’actualité et de débat 28 minutes sur Arte. Elle a aussi rédigé plusieurs romans dont La nuit se lève (chez Grasset en 2019), dans lequel elle évoquait le double glaucome diagnostiqué chez elle il y a plus de dix ans. Elle porte sur 2021 un regard teinté d’optimisme, mais nous met en garde : " Ce qui me fait le plus peur est la façon dont, insidieusement, les politiques considèrent que le spectacle vivant - empêché par le confinement - n’a qu’à être diffusé par des plateformes, filmé, capté et diffusé… Si on suit leur logique hideuse de renoncement, cela promet dans vingt ans la disparition des théâtres, opéras ou spectacles vivants. Là se joue quelque chose de très important en ce moment."

Propos recueillis par Clément Boileau

Faut-il être optimiste en ce qui concerne 2021 ? L’autre jour, nous étions en train de parler avec une économiste à propos de la régulation des géants d’Internet. Elle a cité - incomplètement - Gramsci, qui évoquait "l’optimisme de la volonté" . Sauf qu’a contrario il y a le "pessimisme de l’intelligence" (la citation exacte est : "Je suis pessimiste avec l’intelligence, mais optimiste par la volonté", NdlR). On s’est regardées et on s’est dit "Zut, on a oublié l’autre bout de la citation !" Ce n’est peut-être pas un hasard qu’on ne mémorise que l’optimisme de la volonté, comme s’il fallait vraiment s’atteler à la notion d’optimisme… Mais, en même temps, je trouve cela lucide. Aujourd’hui, le vaccin semble être le sas par lequel passer pour arriver dans une zone enchantée, ensoleillée, pleine de gens qui se touchent et qui se papouillent, et qui retrouvent le goût de vivre et qui auront été vaccinés, et donc immunisés. De manière spontanée, je dirais - contre tous les antivaccins évidemment - que je ne vois pas bien comment on peut envisager 2021 de façon optimiste sans passer par ce préambule qui est la stratégie vaccinale.

Une année charnière

2021 est une année charnière, puisque derrière c’est 2022 et la présidentielle française. 2021, c’est un début de bilan, et une antichambre. Une espèce de zone de transit ; la zone floue de l’aéroport où les gens arrivent et repartent. Il y a une certitude, qui est qu’il y a une crise relative non pas de la démocratie, mais peut être de la démocratie représentative. Avec de plus en plus de gens qui ont le sentiment de ne plus être représentés correctement, et qui n’ont plus du tout envie de s’amuser avec le genre de formule qui a fait florès pendant 50 ans : "la démocratie, c’est le moins mauvais des systèmes…" Il y a de plus en plus de gens qui réfléchissent à la manière d’améliorer la représentation, et la "description" de celle-ci. 

C’est une jolie hypothèse de travail de quelqu’un qu’on aime bien, qui est Julia Cagé, une économiste qui a fait paraître un livre là-dessus… Quand elle dit que l’Assemblée nationale est un cénacle avec quelques personnalités de la société civile, mais qui sont rarement des paysans, des gens travaillant dans des ateliers industriels ou automobiles, des garagistes…, elle a raison : il y a une crise à cet égard, une crise politique, mais qui est stimulante parce qu’il y a beaucoup de gens qui réfléchissent à la façon de l’améliorer. Ce n’est pas simple : il est compliqué de mettre en place des référendums citoyens. Il y a une espérance folle, par exemple avec la conférence sur le climat. Des choses sont émises et puis non, pas du tout, cela passe par toutes sortes de filtres… N’en demeure pas moins une ébullition, de la réflexion. C’est douloureux mais cela va forcément déboucher sur autre chose. On va y arriver, sans doute. Il y a une grande ébullition de la pensée politique en France, qui s’est cristallisée sous Macron puisqu’il a considéré qu’il n’y avait plus de droite, plus de gauche, plus que du milieu et du centre…

Un étrange paradoxe

Il n’y a jamais eu autant de gens devant la télévision. Ce qui s’explique par le confinement et l’inquiétude liée à une gestion au doigt mouillé - c’est méchant mais c’est un peu vrai - de la pandémie. Tous les soirs les gens se disent "mais à quelle sauce on va être confinés, enfermés, relâchés ?", et ils consomment donc les JT qui réalisent des scores hallucinants.

Paradoxalement, on assiste à davantage de défiance : les JT n’ont jamais été autant regardés et pourtant la défiance vis-à-vis des élites, des journalistes n’a jamais été aussi grande. C’est un étrange paradoxe. On ne châtie que ce qu’on aime, ou alors on veut se désaliéner de ce dont on a besoin, avec le rôle des réseaux sociaux qui libèrent une parole de contestation favorisant la haine tout autant que l’éclosion de débats, de tribunes, de médias alternatifs qui sont intéressants.

Renaissance culturelle

Ce qui me fait le plus peur est la façon dont, insidieusement, les politiques considèrent que le spectacle vivant - empêché par le confinement - n’a qu’à être diffusé par des plateformes, filmé, capté et diffusé… Si on suit leur logique hideuse de renoncement, cela promet dans 20 ans la disparition des théâtres, opéras ou spectacles vivants. Les producteurs se diront que c’est plus économique de filmer et de balancer la vidéo sur une plateforme. Ils se diront qu’on n’a pas besoin d’avoir tous les soirs les mêmes personnes qui reproduisent le même spectacle. Là se joue quelque chose de très important en ce moment. Il faut que cela reparte vite, sinon il y aura des modèles alternatifs qui prétendront sauver le spectacle vivant, mais qui vont s’imposer et le remplacer… C’est un immense danger.