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Une nouvelle chance est donc offerte à Michelle Martin pour reconstruire sa vie. La justice la lui donne, elle qui n’a pas pour but la vengeance, mais de l’empêcher et de nous protéger de la dictature de l’émotion et de l’immédiat. Il faut en effet du temps pour se frayer un chemin dans le maquis des droits et devoirs, des circonstances atténuantes et du respect de chacun, de la victime comme du coupable. Dans un Etat de droit, La loi doit être respectée, toute la loi, et rien que la loi, qui est la même pour tous. Peut-être faut-il la revoir. Mais, en tout cas, pas dans la précipitation de l’actualité.

A l’annonce de la libération conditionnelle de Michelle Martin, cependant, de nombreux citoyens et responsables politiques ont fait entendre leur indignation, voire leur colère. Un pourvoi en cassation a été déposé. L’ex-couple Dutroux a en effet franchi toute limite et commis l’inimaginable, l’absolument inhumain. Une société ne peut admettre ces crimes. La plaie des parents est sans doute inguérissable. Que certaines voix le rappellent ne doit pas nous trouver sourds.

Les Sœurs Clarisses de Malonne, dont je salue la générosité audacieuse, se disent encore bouleversées "par l’horrible souffrance des victimes et de leurs familles qui ont traversé l’enfer". Il n’empêche. D’autres voix peuvent aussi se faire entendre. Le pardon - ce "lent travail qui invente l’avenir" (Philippe Landenne) - ne concernerait-il pas Michelle Martin ? Il ne s’agit certainement pas d’oublier ni de nier la gravité des faits, mais de permettre à quelqu’un de se relever. Toute personne a le droit, à un moment donné, de se reconstruire, après avoir payé sa dette à la société. Or, c’est le cas de Mme Martin.

Depuis six ans, la loi lui permet de demander une libération conditionnelle. Elle l’a fait, mais personne ne lui offrait les conditions de réinsertion nécessaires. C’est la porte d’une communauté de femmes cherchant à vivre l’Evangile au quotidien qui a fini par s’ouvrir pour accueillir celle que l’on voudrait lyncher. L’ancienne compagne de Marc Dutroux s’est posée comme une ennemie de notre société, car qui touche aux enfants touche à l’humanité tout entière. Mais l’amour ne peut avoir nulle frontière et doit pouvoir aller à la rencontre des ennemis.

Une femme comme Etty Hillesum, morte à Auschwitz en 1943, à l’âge de 29 ans, a pu écrire - tout en reconnaissant que cela lui ferait peut-être mal au stylo - que "si un SS me frappait à mort à coups de pied, je lèverais encore les yeux vers son visage et je me demanderais avec un étonnement angoissé, mêlé de curiosité humaine : Grand Dieu, mon gars, que s’est-il donc passé de si épouvantable dans ta vie pour que tu te laisses aller à des choses pareilles ?" (15 mars 1941).

Marc Aurèle, au 2e siècle, osait rappeler à ses contemporains que "le propre de l’homme est d’aimer même ceux qui l’offensent" (Pensées pour moi-même, VII, 32). "Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font", disait Jésus en croix. Le pardon peut s’offrir même avant la demande de pardon, il peut précisément être ce qui permet à la personne de se tourner vers l’avenir et de demander pardon.

Le repentir de l’enfant prodigue affamé était-il sincère ? Rien n’est moins sûr. Mais dans les bras accueillants de son père, tout a été à nouveau possible. L’espérance d’un mieux anime chacune de nos vies et est le moteur de nos existences. Qu’il puisse en être ainsi pour tous, sans exception.

Charles Delhez