Alexandre prit son épée et trancha le nœud gordien.

Nous nous soumettons à ceux qui changent les pierres en pains et ne pouvons cesser de nous en rassasier. Angoissés et coupables du cancer qui ronge notre Terre, impuissants car nous voulons changer sans renoncer au pain ! Les crises, économique et financière, sociale, environnementale s’enchevêtrent. Nos sociétés sont malades. Trois milliards d’êtres humains souffrent de malnutrition et de faim. Peut-on parler de progrès quand, pour la première fois depuis des siècles, la génération qui nous suit sera en moins bonne santé que la nôtre(1) ? On pourrait multiplier les exemples : les signaux sont au rouge. Mais au nom du dieu consommation, d’aucuns, la tête dans le sable, veulent relancer la machine mortifère.

A l’image d’Alexandre, le moment est venu de trancher notre écheveau de contradictions et de rejeter l’héritage malsain de la révolution néo-libérale(2) dont Thatcher et Reagan furent les thuriféraires. L’économie de marché est le paravent commode(3) d’un capitalisme devenu fou qui détruit la fabrique des sociétés. Comme l’explique Wagenhofer dans son film, depuis les années 70, il s’est agi de déréglementer les marchés financiers, de libéraliser le commerce, d’affaiblir l’Etat en le privant de ses recettes fiscales et de privatiser à tous crins les services aux collectivités.

L’entreprise s’appuie sur une machine informationnelle construite autour de la formidable concentration de ceux qui créent et dominent "le monde des signes et des symboles, qui médiatisent l’ensemble de l’information, de la communication et des programmes"(4). La machine fabrique un amalgame dans lequel la performance économique implique concurrence, libre entreprise, liberté, économie de marché, démocratie. Evoquer un terme quelconque de la liste en suggère plusieurs autres, explicitement ou non. Son discours globalisant confond les valeurs et ramène tout à la dictature du marché. L’offre, proclame-t-il, ne fait jamais que répondre à une demande, prétexte du consentement à la consommation.

L’enjeu n’est plus la réalité d’un bien ou d’un service, l’utilité qu’on en retire, ni leur nécessité, ni la disposition des moyens pour se les procurer, mais bien l’image qu’ils véhiculent. Notre liberté se limite à choisir entre les symboles qu’il faut posséder, les émotions qu’il faut vivre, les plaisirs auxquels il faut succomber. "Les besoins des corps sont vite comblés mais les désirs de l’âme sont infinis."(5) Notre âme est en manque, consommer la contentera, le marché y pourvoira, nous chante la machine.

Refuser l’héritage et son conditionnement, c’est s’obliger à rêver l’impossible et à se dire pourquoi pas. Rêver d’une économie au service de l’homme, qui s’attache à la manière dont ils font appel aux organisations pour satisfaire leurs besoins, leurs rôles et fonctions comme détenteurs des moyens de production, les buts qu’elles poursuivent et leur conformité au bien commun et la façon de faire prévaloir ce dernier. Rêver d’un arrêt dans la course des agents économiques à la concentration de puissance et de richesses pour laisser la place à une écono-diversité, indispensable à la vie en société comme la biodiversité l’est à l’environnement. Rêver que les contraintes environnementales soient vécues comme une source d’opportunités, rêver d’une société dans laquelle les devoirs soient mis en évidence autant que les droits. Rêver à plus de justice dans la répartition des charges qui soit fonction de qualité de vie, qui donne l’avantage à une consommation durable et non à l’éphémère. Rêver à des médias qui dé-conditionnent, pour informer des "citoyens capables de penser de façon autonome et avoir des jugements délibérés indépendants".

C’est mettre la main à la pâte et transformer les rêves en réalités.

(1) "Nos enfants nous accuseront", film de Jean-Paul Jaud

(2) Société du Mont-Pélerin "Let’s make money", film d’Erwin Wagenhofer

(3) "Les mensonges de l’économie", J.K. Galbraith, Essai, Grasset, 2004, p 21

(4) "Djihad versus Mc World", Benjamin Barber, Hachette Littérature, 2001

(5) Barber, ibidem