Une opinion de Denis Bouwen, Arnaud Kabeya, Paulin Munyagala, membres de la rédaction de CongoForum. CongoForum est un projet à but non lucratif qui travaille depuis 2005 pour agrandir les infos sur la RDC et pour accroître l'attention portée aux Congolais et à leur situation. CongoForum essaye de contribuer à des relations meilleures et plus constructives entre Congolais et Belges, et à l’écriture d’un tout nouveau chapitre.

Notre histoire coloniale, les statues du roi Léopold II, les tristes événements aux États-Unis, le racisme en Belgique et en Europe : ils suscitent des émotions, et même pas un peu. Cela ne devrait pas être une surprise, bien sûr. Il y a beaucoup de choses à discuter. Il y a beaucoup à réfléchir. Au milieu de toute cette agitation, y a-t-il une place pour un débat ouvert et mature qui profitera à tout le monde, à long terme ? Oui. Ou mieux encore: il faut créer cet espace.

"Détruisez toutes ces statues de Léopold II !" "Mettez-les tous dans un musée !" "Laissez ces images tranquilles, l'histoire ne peut pas être changée !" "Laissez les images, mais ajoutez des textes historiques réfléchis, et non des slogans." "Nous devons nous enfoncer dans la poussière pour un passé sombre." "Devrions-nous maintenant nous excuser pour ce que certains ont fait il y a plus de 100 ans ?" Quelques-unes des opinions qui vivent sur les statues de Léopold II.

Honnêtement, la discussion sur ces statues : il est très difficile d'en sortir. Les opinions, les points de vue et les sensibilités diffèrent selon les personnes que vous entendez ou à qui vous parlez. Et c'est compréhensible.

En dehors de cette discussion - pour laquelle on ne trouve pas de solution parfaite juste comme ça - il y a d'autres questions que nous devons nous poser. Il y a d’autres réflexions à faire. Il y a d’autres pistes que nous pouvons emprunter. Allons à la recherche d'un terrain d'entente...

Dialogue sur le fond

Très bien, parlons alors de l'histoire. L'histoire de l'État libre du Congo (1885-1908), et de ses nombreuses atrocités, provoquées par une grande avidité du profit. Parlons du Congo belge (1908-1960), et des motivations de la Belgique pour reprendre la région à son monarque contesté en 1908, pas nécessairement toujours avec beaucoup d'enthousiasme. Parlons de l'indépendance du Congo en 1960, et de la façon dont elle s’est concrétisée sans beaucoup de planification sérieuse. Parlons aussi de la période entre 1960 et 2020, sur laquelle on peut aussi écrire des livres entiers, souvent avec des paragraphes peu réjouissants. Parlons de la violence de l'époque coloniale, mais aussi de la violence contre les blancs en 1960 ou de la nationalisation des "entreprises blanches" par Mobutu, qui a entraîné un désastre économique - la zaïrisation.

Ayons un débat sérieux, mûr, serein et constructif sur notre histoire (commune) avec le Congo. En observant toutes les finesses et avec toutes les nuances utiles et nécessaires. À base de la connaissance des faits historiques et des commentaires d'historiens congolais et belges sérieux. Pas à base de slogans, des idées vite faites, de choses que certains ont "entendues", de simplifications d'une réalité qui était souvent brutale, mais aussi complexe. Choisissons un discours qui peut rassembler les personnes, au moins si notre approche est sérieuse et réfléchie.

Enseignement

Il en va de même pour l'enseignement dans les écoles en Belgique (et au Congo). Que les générations futures apprennent en profondeur ce qui s'est passé dans l'État libre du Congo, au Congo belge et dans le Congo indépendant. Parlez-leur des atrocités, de la répression, des erreurs et des méfaits, du contexte dans lequel de nombreux pays ont été colonisés, de l'inégalité des rapports de force, de la ségrégation, du racisme. Et racontez-leur aussi sur la façon dont les Belges et d’autres blancs se sont comportés différemment et individuellement pendant la période coloniale.

Dites-leur qu'il y a eu non seulement beaucoup de ségrégation, mais aussi de l'engagement et des efforts constructifs. Un engagement de personnes qui ont fini par aimer le Congo et les Congolais et qui se sont impliquées dans l’enseignement, les soins de santé, l'administration, d'autres secteurs. Faites-en une histoire. Il est parfaitement possible de parler de l'engagement de certaines personnes sans nier ou effacer les erreurs des autres. Nous n'approuvons donc en aucun cas la colonisation (de nombreux pays). En même temps, nous nous rendons compte que nous exprimons de nos jours un jugement sur la colonisation qui a existé aussi à cette époque, mais qui n'était généralement pas l'opinion de la majorité. Beaucoup de Belges de l’époque ne s’intéressaient pas trop à « la colonie ». Dans de nombreux cas, ils n'en savaient rien ou presque rien.

De nombreux pays ont une histoire qu'ils doivent digérer et traiter. Notre pays aussi. C’est un constat inévitable. Nous avons probablement trop tardé à le faire pour toutes sortes de raisons. Mordons alors dans la pomme aigre, surtout si cela peut être la base pour des relations bien meilleures avec les Congolais et pour une coopération et une amitié bien plus intenses, dans un esprit d'égalité, pas dans un esprit de "patron" et de "subordonné".

Des idées et des pistes précieuses

Il y a des idées et des pistes très précieuses que nous pouvons utiliser pour clore un chapitre et écrire un nouveau chapitre rempli d'espoir.

Supposons, par exemple, que nous voudrions renommer certaines rues, sur la base de discussions au sein d’une communauté locale. Nous pourrions alors choisir de nouveaux noms qui font référence au Congo de manière positive, et à notre lien historique avec ce pays. Un exemple : certains suggèrent l'idée de rebaptiser le grand boulevard Léopold II en ‘Avenue du Congo’ à l'avenir. Nous croyons que c'est une idée merveilleuse.

Nous préconisons des actions et des mesures positives, concrètes et tangibles qui bénéficient réellement au peuple congolais actuel. Lesquelles, par exemple ?

Donnons aux Congolais (et aux Rwandais et Burundais) la possibilité de se rendre en Belgique beaucoup plus facilement, et d'y faire des études. Cela est encore beaucoup trop difficile, et les procédures semblent souvent avoir été conçues pour les empêcher de voyager. Ceux qui veulent obtenir un visa d'entrée doivent souvent surmonter d'énormes obstacles. Dans la règle, cela ne fonctionne que pour les Congolais qui ont beaucoup d'argent, et pas pour les autres, à moins qu'ils ne s'endettent lourdement, et même alors.

Offrons des bourses aux Congolais issus de familles modestes ou pauvres, qui n'ont presque jamais la chance d'étudier en Belgique ou en Europe. Organisez cela, par exemple, par le biais d'un fonds spécial à créer au sein de la Fondation Roi Baudouin.

Échanges à grande échelle

Organisons des échanges et des rencontres à grande échelle entre jeunes belges et congolais. Permettez à des jeunes belges de se rendre au Congo et d’y vivre, d'expérimenter, de travailler, d’élaborer des projets, ensemble avec leurs pairs congolais. Pensez à une sorte de "programme Erasmus" pour organiser de tels échanges entre la Belgique d'une part et le Congo, le Rwanda, le Burundi d'autre part.

Soutenons les Belges qui travaillent avec les Congolais sur le terrain dans un esprit d'amitié et de partenariat. Encourageons les jeunes belges à entreprendre ou à collaborer avec les Congolais dans la société civile et dans de nombreux autres secteurs. Il faut créer un bon cadre pour cela et lui fournir des ressources. Le Congo a besoin de nouvelles initiatives, faisons des efforts sérieux pour rendre cela possible.

Nos hautes écoles, nos universités, nos instituts de recherche ont beaucoup de connaissances et d'expertise qu'ils peuvent partager et échanger avec nos amis congolais. Dans les domaines de l'agriculture, du commerce, de l’enseignement, des soins de santé, des transports, de la justice, etc. Nous pouvons parfaitement partager ces connaissances de manière réfléchie, en évitant consciemment une approche paternaliste.

Il y a tellement d'idées précieuses à discuter et à réaliser. C’est-à-dire, si la volonté politique et sociétale est suffisamment forte. On peut parler de gestes symboliques, mais il est surtout important de prendre des mesures et d'entreprendre des actions qui feront une vraie différence. En premier lieu, au profit des Congolais.