Pour renforcer la sécurité européenne, il faut de toute urgence réhabiliter et renforcer tous les lieux et institutions capables de recréer les mécanismes de sécurité fondés non sur la défiance mais sur la coopération. La Belgique a un rôle à jouer. Une opinion de Pierre Galand, ancien sénateur et membre du Comité pour la Sécurité et la Coopération en Europe.

L’Otan, créé en avril 1949 à Washington, avait pour objectif de sceller une alliance militaire transatlantique pour assurer la défense du "monde libre", l’Occident, face à la montée en force du système de défense et d’offensive de l’Union soviétique, à la tête du Pacte militaire de Varsovie (créé le 14 mai 1955).

En 1991, M. Gorbatchev, alors président de l’URSS, décide de mettre fin au Pacte de Varsovie, ordonne le retrait des troupes russes de l’Allemagne de l’Est et annonce qu’il n’interviendra plus dans les autres pays de l’Est européen.

De son côté, l’Otan, malgré la disparition du risque résultant de la confrontation Est-Ouest, prend la décision de rester en place car, déclare son secrétaire général Manfred Wörner, il existe d’autres risques auxquels l’Alliance occidentale est confrontée.

Une double conséquence

Dans les faits, l’Otan va se substituer aux Nations unies et son Conseil de sécurité, non seulement dans l’évaluation des risques pour la paix mondiale mais également dans la prise de décision militaire relative aux interventions en cas de crise pour la sécurité dans le monde. C’est aussi l’Otan qui définit la cohérence des équipements militaires de ses membres. Entre-temps, avant même leur adhésion à l’Union européenne, l’ensemble des anciens pays européens satellites de la Russie est invité à rejoindre l’Alliance atlantique.

Ces politiques voulues par les États-Unis ont une double conséquence. La première, d’empêcher l’Onu de trouver une nouvelle légitimité post-guerre froide, de saborder toute perspective de relance des négociations de désarmement comme vecteur d’une paix fondée sur les accords bi et multilatéraux. La seconde : d’humilier les Russes car les USA vont déconsidérer les propositions faites par Mikhail Gorbatchev et ses conseillers, entre autres l’offre de construire une "Europe maison commune" pour tous les Européens, car les Américains, eux, considéraient avoir gagné la guerre Est-Ouest dès la chute du Mur de Berlin.

Il faut aujourd’hui interpréter l’attitude de M. Vladimir Poutine comme une réaction à cette humiliation, au pillage des actifs économiques de la Russie et au déploiement orchestré par les USA de quelque 80 bases militaires américano-otaniennes non loin des frontières occidentales de la Russie. À croire que nous n’avons rien retenu de l’histoire du traité de Versailles imposé aux Allemands au lendemain de la Première Guerre mondiale en juin 1919 et qui fut considéré comme le pire camouflet à la nation allemande constituant pour nombre d’historiens les prémices de l’arrivée du nationalisme allemand et d’Hitler au pouvoir.

Une certaine conception de la sécurité

Aujourd’hui, l’Europe devrait avoir conscience que l’Otan est avant tout un reliquat encombrant de la guerre froide car l’Otan conçoit la paix selon si vis pacem para bellum (si tu veux la paix, prépare la guerre).

Cette conception entraîne d’ailleurs chez nous certains hommes politiques à plaider pour une Europe forte disposant de ses propres moyens intégrés de défense, en mesure d’évaluer elle-même les risques pour sa sécurité. Cette vision otanienne versus la vision défense européenne ne règle absolument pas l’impérieuse nécessité de concevoir que notre sécurité commune, comme celle des autres peuples, repose avant tout sur l’obligation de réduire le risque de l’usage des armes de destruction massive, de plus en plus performantes et de plus en plus miniaturisées. Pour y arriver, mettons en avant la tout aussi impérieuse urgence de réhabiliter les instruments d’arbitrage internationaux reposant sur le droit international et la Déclaration universelle des droits humains afin d’anticiper les conflits et de les désamorcer dans les plus brefs délais.

Les différents comités de désarmement et de contrôle des armes, siégeant à Genève, sont aujourd’hui en état de mort cérébrale. Pire, les rapports des Occidentaux avec les Russes et les Chinois relèvent plus de l’invective et de l’insulte. Nous sommes donc loin de ce que Russes et Américains étaient en mesure de négocier dans les années 1980 pour réduire les risques de l’usage des armes de destruction massive. Même en Europe, il fut un temps où des personnalités comme les Belges Henri Rollin et Pierre Harmel ou… le Soviétique Vadim Zagladine avaient largement contribué à finaliser les accords paneuropéens d’Helsinki, accords de sécurité et de coopération européenne fondés sur les progrès auxquels s’engageaient les différentes parties.

Les facteurs de paix

Rappelons que ces accords réunissant 35 pays portaient sur 10 principes régissant les relations entre les États et reposant sur la reconnaissance des droits humains comme facteur essentiel de la paix, de la justice et du bien-être pour assurer le développement de relations amicales et de coopération entre tous les États. Ces accords ont été répartis dans trois corbeilles différentes et vont fonder les bases de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe). Première corbeille : les mesures de confiance, de la sécurité et du désarmement. Deuxième corbeille : la coopération dans les domaines de l’économie, de la science, de la technique et de l’environnement. Troisième corbeille : coopération dans les domaines humanitaires, c’est-à-dire liberté de la presse, échanges culturels et en matière d’éducation. Ces accords signés en août 1975 en pleine guerre froide marquèrent un tournant historique donnant une dimension universelle à la défense des droits humains et des libertés fondamentales comme facteurs essentiels de la paix.

Place à la coopération

Aujourd’hui, M. Emmanuel Macron suscite des inquiétudes du côté de l’Otan en avançant la nécessité d’un pilier européen de la défense plus indépendant des États-Unis. Cela ne résout en rien la question du surarmement ni de la conception même de la sécurité européenne, encore moins de celle du reste du monde. Il faut de toute urgence réhabiliter et renforcer tous les lieux et institutions capables de recréer les mécanismes de sécurité fondés non sur la défiance mais sur la coopération.

Les grandes et moyennes puissances sont généralement peu enclines à ce genre d’exercice et il appartient donc aux petits pays de prendre les initiatives qui permettront de freiner et d’inverser la tendance actuelle qui réserve de plus en plus de moyens budgétaires à l’armement et à la recherche-développement en armements de pointe. Ces initiatives doivent permettre de reconstruire le difficile chemin d’un monde capable de limiter la course et le commerce des armements qui permettront de dégager les ressources nécessaires pour relancer les mécanismes multilatéraux de sauvegarde de la paix et de la coopération pour développer le bien-être commun dont sont privés encore aujourd’hui la majorité des êtres humains peuplant notre planète.

C’est, à mon sens, le rôle auquel la Belgique doit s’employer en tant que membre non permanent du Conseil de sécurité des Nations unies durant l’année 2020.

Titre, chapeau et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Ni Jens Stoltenberg, Secrétaire général de l’Otan. Ni Emmanuel Macron Président de l’État français."