Opinions

Les Scouts" ont modifié leur dénomination. Le C avait déjà changé de place en 1998. La Fédération des Scouts Catholiques était devenue la Fédération Catholique des Scouts. Heureuse évolution qui prenait acte du fait que les membres ne sont pas tous catholiques. Maintenant, la "Fédé" a fait savoir que son nom, depuis le 1er septembre, était : "Les Scouts" avec, pour sous-titre, "Fédération des Scouts Baden-Powell de Belgique". Une décision suffisamment réfléchie et débattue ? Certains se le demandent.

"La question de la dimension spirituelle est étroitement liée, pratiquement depuis la naissance du scoutisme en Belgique, avec celle de notre identité", lit-on sur le site des Scouts, et cela en référence à Baden-Powell. Pour manifester l'ouverture de cette dimension à tous, le mot "catholique" n'est plus présent dans le sous-titre de la Fédération. Il s'agit de "mettre en cohérence l'étiquette et la diversité des pratiques, de manifester la volonté d'ouverture et le respect de toute conviction".

Dans une communication interne, il était précisé que cette décision ne devrait rien changer dans la vie des unités. En effet, "il appartient à chaque unité, en fonction de ses particularités, d'organiser la mise en oeuvre du développement spirituel dans ses sections et de faire le choix ou non de continuer à mettre en avant, dans son nom et dans son animation, une référence chrétienne, voire catholique". Et Olivier Callant, président des "Scouts", d'insister : "Nous ne sommes pas que catholiques".

On le devine, cette décision ne fait pas que des heureux. Certains - dont les aumôniers - se sentent reniés. Une partie de la base a le sentiment de n'avoir pas été écoutée. Les responsables eux-mêmes reconnaissent d'ailleurs que la communication n'a pas été optimale. Qu'il me soit permis, à titre de membre de la Fédération et assistant chargé de l'animation à la foi de l'unité de Blocry - la 26e des Six Vallées -, de faire entendre mes questions. Quelle différence y aura-t-il donc avec les scouts pluralistes ? Fallait-il vraiment gommer son identité religieuse pour s'ouvrir ? Les Guides, quant à elles, n'ont pas cru devoir le faire. A-t-on suffisamment tenu compte de ces parents qui n'ont pas choisi innocemment l'ancienne FSC ? Le risque n'est-il pas de "perdre des troupes" qui iront chercher ailleurs une référence plus explicitement chrétienne, avec le danger de positionnements extrêmes et de replis identitaires ?

Une autre question importante demeure. Dans quelle ligne se fera l'animation spirituelle, puisque plus rien n'en est dit ? L'adjectif catholique - grevé, il est vrai, d'un poids institutionnel - indiquait, notamment aux parents, que la proposition de sens se situe dans la ligne de cette tradition. Et de fait, sur le terrain, dans beaucoup d'unités, des aumôniers travaillent, des messes sont célébrées, des prières sont dites (ne fût-ce que le Cantique des patrouilles). Chaque unité gérait cela à sa façon, mais au moins la couleur était affichée. Le changement de sous-titre fait de l'aumônier une option privée et du message chrétien, un élément facultatif parmi d'autres. Cela va d'ailleurs dans le sens de l'évolution de la fédération qui n'avait plus d'aumônier fédéral et, depuis longtemps, ne faisait plus partie du Conseil de la Jeunesse Catholique. Sans doute veut-elle rester en dialogue avec l'Eglise, mais tout en prenant nettement distance.

Je voudrais pourtant saluer le réel souci spirituel de la Fédération. Depuis 2004, en effet, des fiches "sensaction", propositions concrètes pour soutenir l'animation spirituelle, ont été réalisées. La suppression d'une référence religieuse explicite, cependant, ne peut que rendre la démarche spirituelle vague. Certes, l'ouverture est importante et l'apport d'autres traditions, enrichissant - même s'il y a parfois des points de divergence -, mais l'enracinement l'est tout autant. Oui à l'universel, mais pas sans liens avec une tradition. "Il n'y a de dialogue possible qu'entre des gens qui restent ce qu'ils sont et qui parlent vrai", disait déjà Albert Camus. La perte de toute référence n'appauvrira-t-elle pas la dimension spirituelle des jeunes ? Un mouvement à visée éducative doit offrir une proposition précise. Un enfant de 12 ans, par exemple, peut-il être déjà confronté à la pluralité des spiritualités sans en avoir d'abord un minimum habité une ? Dans une société où la religion devient de plus en plus un facteur important - pour le meilleur et pour le pire -, était-ce une décision heureuse ?

Je suis donc membre du Staff d'Unité de la 26e, élu selon les règles de la Fédération, par les animateurs. Ceux-ci ont ainsi, au moins implicitement, reconnu que la proposition catholique - non sectaire, bien sûr - faisait partie de l'identité de l'Unité. Je l'incarne, en quelque sorte, et j'en suis la mémoire. Je veille cependant à ce que le maximum de liberté soit laissé à chacun. Lorsque je passe au camp, par exemple, après le traditionnel mot de l'aumônier, à la fin de la veillée - que parfois l'on m'a demandé d'animer moi-même -, je donne rendez-vous à ceux qui le désirent, le lendemain, à l'aube, pour une célébration eucharistique revêtue du charme de la nature qui s'éveille. Les animateurs, quelles que soient leurs convictions, aident les jeunes qui se sont signalés à se lever à temps et les accompagnent. J'en profite pour leur exprimer toute ma reconnaissance.

L'amnésie n'est jamais heureuse. Je pense ici à tous ceux qui ont donné le meilleur d'eux-mêmes à cette Fédération qui, en 1929, avait choisi de s'appeler Fédération des Scouts Catholiques. La plupart des unités actuelles ont été fondées dans le cadre des paroisses, des collèges catholiques, et tenues parfois à bout de bras par le clergé. Peut-on oublier l'histoire ? Est-il bon que les jeunes aient l'impression qu'avec eux, le monde recommence et qu'aucune tradition ne les précède ? L'animation chrétienne sera encore possible, insiste-t-on. Certes, mais le changement de sous-titre n'est pas anodin. A terme, il entraînera un effacement plus ou moins grand des repères chrétiens. A l'image de la société d'aujourd'hui qui semble s'éloigner de ses "racines chrétiennes" et qui est mal à l'aise vis-à-vis de toute institution, notamment l'Eglise... Dommage.

Je sais qu'on ne fait pas rentrer le dentifrice dans le tube après l'en avoir sorti. Il n'empêche que je ressens une tristesse profonde. Tout le monde est perdant : les Scouts qui n'ont plus d'identité spirituelle claire, l'Eglise qui est mise à l'écart d'un lieu où elle avait tant investi. On est loin du "win win". Je resterai cependant fidèle à mon Unité et à la Fédération, parce que des liens forts y ont été tissés. Et je continuerai, en concertation avec les animateurs, à faire entendre la douce mélodie de l'Evangile, sans me boucher les oreilles à toute autre musique.

© La Libre Belgique 2008