L’école est plus que jamais un gros avion de ligne secoué par une zone de turbulence. Je sais désormais que je n’ai plus aucun pouvoir sur la trajectoire de l’engin. Les lundis de l’enseignement. Une chronique de Luc Verbeeren, Professeur de français, arts et expression en rhétorique au collège Saint-Pierre d'Uccle.

Le 18 mai, 8 h 30 du matin. C’est l’heure des retrouvailles avec mon école, avec mes élèves. Je suis nerveux comme un 1er septembre. À peine la porte franchie, me voilà "pris en charge" par… les murs qui depuis peu se sont mis à parler la langue de l’injonction : "Défense de…, Sens interdit… Maximum une personne… Lavez-vous les mains… Accès prohibé…" Des flèches noires m’invitent à les suivre, histoire de rejoindre la cour puis les classes. J’obtempère docilement. Et là, surprise. Décors dignes d’un film de science-fiction. Les couloirs striés d’autocollants de distanciation. Plus de doute : 1 mètre 50 est devenu l’unité de mesure. Partout des rubans policiers coercitifs isolant les couloirs condamnés. Je plains secrètement les premiers qui devront rejoindre les toilettes : il y a des "routes" comme dans des hôpitaux et elles ne sont pas nécessairement "directes". Du beau travail. Il ne manque plus que les miradors. Derrière les masques, pas la peine de chercher un sourire : c’est Kaboul en plein cœur d’Uccle. Fort heureusement, mon cours sera en phase avec le décor : j’ai l’intention d’aborder aujourd’hui le Théâtre de l’Absurde. Coïncidence. Fichtre, ça commence mal : mon masque me gratte.

J’imaginais un bal masqué. Je suis loin du compte. Dois-je m’en amuser ? Dois-je m’en inquiéter ? Je l’ignore. Je fais confiance. Faire confiance, c’est peut-être ça, le problème. J’ai toujours imaginé que, dans chaque secteur d’activité, il y avait des spécialistes et que, ne pouvant être spécialiste de tout, je m’abandonnais à l’éclairage là où moi-même j’étais moins armé. C’est ainsi que, lorsque mon garagiste me conseille de changer une rotule de direction, je m’en remets naturellement à sa compétence.

Récapitulons : je donne cours, affublé d’un masque insupportable parce que j’ai confiance en la compétence de ma direction, qui elle-même fait confiance aux compétences de nos élus, qui eux, font confiance aux scientifiques, eux-mêmes influencés par les gardiens de l’équilibre économique. Le résultat surprend : ce qui sort du grand alambic de la confiance n’a pas la même couleur en Suède et en Chine, au Nord et au Sud du pays. Pas la même couleur dans un Brico que dans une école. Change de couleur chaque semaine. Mais je me surprends à faire confiance. C’est presque naturel quand on appartient à une collectivité.

Or, en poussant le raisonnement plus loin, j’en arrive à m’interroger sur la place qui est la mienne dans cette belle mécanique de la confiance. Et là, je réalise que quelque chose coince : où est la confiance qu’on m’accorde à moi, professeur ? Moi qui ai passé tant d’années à tenter de devenir "spécialiste" de ce que j’aime ? Comme un menuisier ou un mécanicien. Je réalise que les rubans policiers des couloirs sont bien peu de choses à côté des consignes que, semaine après semaine, de nouvelles circulaires viennent m’imposer. Elles émanent, paraît-il, de "spécialistes" de l’enseignement, soucieux de m’éclairer sur l’attitude à adopter dans ces circonstances si particulières :

- Tu veilleras à protéger tes élèves de la menace de nouvelles matières.

- Tu comprendras que tout ce que tu as imaginé pour stimuler tes élèves pendant ces temps difficiles est facultatif et qu’à ce titre, il peut être repoussé comme une assiette de crudités indigestes.

- Tu admettras de gré ou de force que le Covid-19 est la seule raison qui pourra expliquer l’échec scolaire et qu’à ce titre, un redoublement éventuel serait une injustice profonde.

- Après tes délibérations, tu consulteras les parents et même l’élève pour obtenir leur accord. Il leur appartiendra de "ratifier" ta décision.

Et ainsi, tu participeras au Progrès, mon fils : celui d’une École de la Réussite, propulsée par ce que les politiques ont nommé "Plans de pilotage", ces stratégies qui, à coups de chiffres et de tableau Excel, remettent l’école sur les rails, l’accueillent à bras ouverts dans la grande famille des entreprises enfin rentables, parce que contrôlables. Plans surtout qui infantilisent tous ceux qui le servent et discréditent la profession en remplaçant les beaux élans par la peur de mal faire. Plans enfin qui ne garantissent pas la qualité du produit. Mais, ne soyons pas mauvaise langue : au regard des avantages, il s’agit là d’une peccadille.

À l’heure de ce fameux "Plan de pilotage" imposé aux établissements scolaires, l’école est plus que jamais un gros avion de ligne secoué par une jolie zone de turbulence. Je sais désormais que je n’ai plus aucun pouvoir sur la trajectoire de l’engin. Je devrai donc me contenter d’adopter la posture d’une hôtesse de l’air : rassurer mes passagers, leur faire croire que tout va bien, que l’appareil est en de bonnes mains, que le pilote a de longues années d’expérience. Je mens bien sûr, tout le monde le sait. On arrivera à destination, il n’y a pas de doute mais ce ne sera pas certainement celle que j’ai choisie.

La dernière circulaire que je viens de lire contient six fois "le bénéfice du doute". Appelons-le "BDD" comme on parle de PIB ou de PNB. À l’aube de nos délibérations, ce sera notre mot d’ordre à tous. Et tant pis pour la suite…