Il n’y a plus aucun doute : depuis les réunions du G20 et, surtout, depuis la récente Conférence de Copenhague, la Chine est entrée triomphalement, comme acteur principal, sur la scène mondiale. Cette ascension, face à la marginalisation de l’Union européenne, soulève spontanément la question inquiétante pour nous européens : où va la Chine ? Devenons-nous un simple pion sur l’échiquier mondial ?

Ce qui est hautement probable, c’est que l’industrialisation de la Chine se poursuivra à pas de géant. De fait, cet immense pays possède un potentiel de développement quasiment sans limite, à en juger de la pression d’au moins 500 millions de paysans, main d’œuvre potentielle pour l’industrie. La Chine poursuit systématiquement la conquête économique de l’Afrique qui abonde en matières premières et ne cesse de développer ses sources énergétiques. Quant aux débouchés de ses produits, la Chine vient de réussir un coup de génie par l’accord du libre-échange qu’elle vient de conclure avec les pays de l’ASEAN (Association des nations du sud-est asiatique). Donc, tout y est pour prévoir raisonnablement la continuation de sa croissance à taux élevé (plus ou moins 10 % par an).

On sait que l’industrialisation de la Chine est ancrée sur une politique d’exportation à bas prix, soutenue par un niveau de salaires misérables, ce qui lui a permis de devenir, dès 2009, le premier exportateur mondial. Tout ceci a grandement contribué au déclin industriel de l’Occident. Faut-il rappeler un fait saillant : aux Etats-Unis le secteur industriel ne représente plus que 10 % de la PIB. Chez nous aussi, combien de pertes d’emplois à la suite de l’épandage de produits chinois à bon marché impossible à concurrencer ?

En comparaison avec les grandes tendances de l’histoire économique du capitalisme, la croissance accélérée de l’économie chinoise comporte cependant un paradoxe, voire un aspect pervers. Explicitons cette assertion qui pourrait être taxée de spécieuse.

Depuis la révolution industrielle, le capitalisme fut marqué par une constance historique, à savoir la "loi du rattrapage" des pays devenus riches par les pays pauvres. Ainsi, l’industrialisation de l’Angleterre a été "rattrapée" par celle de la Belgique et d’autres pays du continent, l’Europe par les Etats-Unis d’abord et, ensuite, ce dernier pays par l’Europe devenue exsangue à la suite de deux guerres mondiales. Au cours des décennies de l’après-guerre, on a vu la montée du Japon d’abord, celle des "tigres" de l’extrême orient ensuite. En Union européenne même, l’Espagne, l’Irlande, la Grèce ont pratiquement rattrapé le niveau de vie des pays industriellement plus développés.

La voie royale de cet alignement consiste dans l’introduction du progrès technique et organisationnel dans les pays industriellement retardés. Ce progrès y augmente constamment la productivité du travail ce qui, en fonction de la norme économique de "liaison des salaires à la productivité", augmente les salaires destinés au relèvement du niveau de vie de la population laborieuse. C’est d’ailleurs le "Pacte de productivité" de l’après-guerre, institutionnalisant en quelque sorte cette liaison entre salaire et productivité, qui a permis à notre pays aussi le passage des bas salaires de l’avant-guerre, aux hauts salaires après les hostilités. Il s’agit d’une norme économique symbolisée par le "fordisme" du monde occidental : Henry Ford n’a-t-il pas augmenté les salaires afin que ses travailleurs puissent ré-acheter leur production de voitures, accrue grâce au progrès technique de la production en série ?

Hélas, ce qui se passe en Chine, c’est la négation, voire la perversion même d’une telle convergence historique. Malgré l’introduction, à grande échelle, du progrès technique, le régime communiste maintient artificiellement les salaires à un niveau de loin inférieur au taux d’accroissement de la productivité du travail. Il maintient aussi un taux de change peu flexible par rapport au dollar, afin qu’il puisse continuer sa politique d’exportation à bas prix aux dépens des centaines de millions de ses propres travailleurs. A vrai dire, au-delà de l’équilibre de la balance externe, ce sont les Chinois qui auraient dû consommer le surplus extérieur, c’est-à-dire cette énorme quantité de biens absorbée par le marché américain et autres. Car c’est l’équilibre, externe aussi, qui constitue la norme économique. La poursuite acharnée des surplus extérieurs témoigne d’un esprit mercantiliste qui a fait tant de ravages dans le monde. En effet, "nul ne gagne qu’un autre ne perde" selon le dicton des mercantilistes. De surcroît, les dollars accumulés d’année en année par les Chinois grâce à ces immenses surplus, sont replacés surtout en bons de trésor américains de sorte que les Chinois eux-mêmes financent les déficits américains. Et ce qui est le comble, c’est que les Américains, grâce à l’étalon-dollar, ne paient leur déficit ni en or, ni en d’autres devises, mais en monnaie nationale, finalement donc en simple "papier" créé par le système bancaire américain.

Dès lors, la grande question à propos de l’avenir de l’économie chinoise soulève cette collusion entre la Chine et les Etats-Unis. Jusqu’où l’endettement énorme des Etats-Unis à l’égard de la Chine - actuellement plus de 800 milliards de dollars - peut-il continuer ? Jusqu’à quand l’étalon-dollar dominera-t-il les relations monétaires internationales, faute d’une monnaie supranationale ?

L’évolution harmonieuse de la Chine exigerait donc l’absorption de son surplus colossal par sa propre population grâce à l’augmentation des salaires au prorata du progrès de la productivité.

Soulevons enfin le problème fondamental entre l’économie et l’éthique sociale. On peut certes admirer le soi-disant "miracle chinois" à condition que l’on fasse abstraction des immenses coûts sociaux auxquels ce miracle fait ombrage. Le paradoxe décrit ci-dessus à propos de la Chine n’aurait pas pu être formulé si, tout au moins depuis les événements tragiques de Tienanmen en 1989, l’Occident, dans ses rapports avec la Chine, avait donné la préséance à la défense des droits de l’homme sur les intérêts purement commerciaux et financiers des Etats-Unis et sur les gains faciles de nos entreprises multinationales. Car qui pourrait compter les indices immoraux au sein de l’économie chinoise : l’amplitude des inégalités créées par une corruption généralisée de la classe dictatoriale et des nouveaux riches, l’expropriation forcée de terres agricoles, la déchirure entre ville et campagne, les conditions inhumaines du travail, l’exploitation salariale

Tant que la situation actuelle totalement déséquilibrée demeure, tant que ce jeu pernicieux entre les Etats-Unis et la Chine continue, un avenir dangereux est en train de germer. Pour l’Union européenne il n’y a qu’une seule attitude acceptable : le respect de l’éthique sociale à tout prix, même vis-à-vis de la Chine.