Une opinion de Hans Bevers et de Céline Boulenger, économistes à la Banque Degroof Petercam.

La pandémie du coronavirus risque d’augmenter fortement les inégalités sociales, comme d’autres pandémies l’ont fait avant elle. Cela n'est pas souhaitable pour plusieurs raisons. Il faut donc agir rapidement.

Un sondage récent réalisé auprès des plus grands économistes a révélé que la grande majorité d'entre eux estime que le Covid-19 va considérablement aggraver les inégalités sociales, en partie à cause de son impact disproportionné sur les travailleurs peu qualifiés. Notre intuition va tout à fait dans le même sens, il nous est impossible de rejeter leur hypothèse. Certaines études scientifiques montrent également que cette issue est malheureusement très probable.

L’histoire se répète

Lors de la pandémie de la grippe espagnole de 1918, les taux de mortalité étaient considérablement différents entre les pays développés et les pays émergents, mais aussi entre les riches et les pauvres tant dans les pays que dans les villes. À Oslo par exemple, le taux de mortalité était plus élevé parmi les classes ouvrières, les habitants de petits appartements et les habitants de la partie Est de la ville. À Chicago, les plus touchés étaient les analphabètes, les chômeurs et les personnes vivants à l'étroit, qui souffraient plus régulièrement de problèmes de santé. Cette pandémie a engendré une augmentation importante de la pauvreté et des inégalités. Une autre étude réalisée sur des épidémies plus récentes – SARS (2003), H1N1 (2009), MERS (2012), Ebola (2014) et Zika (2016) – examine les effets de répartition et est arrivée aux mêmes conclusions. Plus concrètement, le coefficient de Gini (une méthode souvent utilisée pour mesurer l'inégalité des revenus) a montré une augmentation des inégalités de près de 1,5% en moyenne à la suite de pandémies. Nous soulignons qu'il s'agit d'un effet net, c'est-à-dire sur les revenus du marché après impôts et transferts. C’est un impact important étant donné que cette mesure a tendance à évoluer lentement dans le temps. De plus, les enfants nés pendant ou juste après la pandémie ont connu un niveau d’éducation et des revenus plus faibles. L’impact de la pandémie sur les inégalités sociales peut donc perdurer pendant des décennies.

Il y a déjà plusieurs indications que la situation ne sera pas différente cette fois-ci. Aux Etats-Unis par exemple, près de 40% de ceux qui vivent dans des ménages gagnant moins de 40 000 dollars par an avaient perdu leur emploi en mars. Selon l’ONU, un demi-milliard de personnes pourraient tomber dans la pauvreté à cause de la pandémie, une situation sans précédent. Oxfam parle d’une augmentation de 6 à 8% de la population mondiale. Le monde pourrait retourner 10 à 30 ans en arrière en matière de lutte contre la pauvreté. Une "pandémie de la faim" pourrait succéder à la crise sanitaire et on pourrait voir apparaître la pire crise humanitaire depuis la deuxième guerre mondiale. Ce problème, plus aigu dans les pays émergents, est malheureusement aussi le nôtre. Même avant la crise de la couronne, 1,8 million de Belges vivaient sous le seuil de la pauvreté. Et il y a de grandes chances que la situation empire. En effet, des enquêtes montrent qu'un tiers des ménages belges va connaître une diminution de ses revenus à cause de la pandémie. De plus, les travailleurs aux statuts les plus précaires ne peuvent pas invoquer le statut de chômage temporaire.

Cercle vicieux

Plus généralement, plusieurs mécanismes existent. Tout d’abord, les populations les plus vulnérables sont les plus à risque d’attraper le coronavirus et d’en succomber, puisqu’elles sont plus souvent touchées par des maladies chroniques, mais aussi parce qu’elles vivent parfois dans des quartiers surpeuplés, où la distanciation sociale est problématique. Ensuite, la mise à l’arrêt de certains secteurs pèse fortement sur les populations à petits moyens, qui ont moins souvent la possibilité de télétravailler. Il est également plausible que cette pandémie accélère encore la numérisation de l'économie et l’automatisation du travail, ce qui engendrait la disparition de nombreux emplois de la classe moyenne. Enfin, le gouffre qui existe entre les plus riches et les plus pauvres en matière d’éducation peut aussi se creuser lors d’une pandémie. Aujourd’hui, ce sont 90% des élèves du monde entier qui se retrouvent à la maison, et malheureusement, ceux qui proviennent de familles à petits revenus en souffrent le plus car, souvent ils n’ont pas accès à internet, ils manquent d’espace pour travailler, et leurs parents sont moins qualifiés pour les aider. Cela nuit à la mobilité sociale ascendante dans la société.

Combattre la montée de la pauvreté et des inégalités sociales est aussi crucial pour la relance économique. Effectivement, des études montrent qu’une augmentation des inégalités peut peser sur la croissance. Par exemple, au lendemain de la grande récession, la croissance cumulative de l’Italie, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis aurait été 6 à 9 points de pourcentage plus élevée, si les inégalités des revenus n’avaient pas augmenté. De plus, la possibilité d’entrer dans un cercle vicieux est présente, car quand l’emploi chute d’un pourcent, les maladies chroniques augmentent de 2%, ce qui rend les populations encore plus vulnérables au virus, engendrant de nouvelles inégalités.

Il faudra donc tout mettre en œuvre pour éviter une nouvelle vague d’inégalités sociales. Les conditions d'accès aux congés maladie, aux allocations de chômage et aux prestations de santé devraient être assouplies pour les segments les plus vulnérables de la société, qui ne disposent pas d'un coussin d'épargne sur lequel se reposer et vivent donc au jour le jour. Dans de nombreux pays, le système fiscal pourrait également être réformé de manière beaucoup plus progressive. Des formations publiques doivent être accessibles à ceux qui vont faire face à l’automatisation de leurs emplois. Et chaque élève doit avoir accès à un ordinateur et à internet. Si ces mesures sont mises en place, l'histoire n'aura pas besoin de se répéter.