Opinions Dans une langue lumineuse, Christiane Rancé livre un plaidoyer pour ces "insoumis majeurs" que sont les saints.

Ils sont cinquante mille, ont foulé tous les continents, arpenté tous les siècles, rythmé l’histoire, secoué l’Église, sauvé des vies, offert la leur. Célèbres ou oubliés, les saintes et les saints reconnus par l’Église composent une foule bigarrée pour "tous les goûts" et pour "toutes les âmes" ; c’est dire si la romancière et essayiste française Christiane Rancé avait l’embarras du choix à l’entame de la rédaction de son Dictionnaire amoureux des Saints, publié cette année chez Plon.

Et pourtant, pour mieux mettre leur vie en exergue, elle ne s’est pas contentée de leur compagnie. Outre les "figures majeures et toujours fécondes de la sainteté", elle a convoqué la voix des écrivains, "attentifs à dégager le sens de la sainteté".

Il en découle un dictionnaire lumineux et foisonnant où l’on croise Arthur Rimbaud et les Rois mages, André Gide, Jean de la Croix ou Benoît de Nursie. Le ton y est limpide, les récits rigoureux, et l’auteure a le grand talent - au-delà des anecdotes - de souligner le sens que ces femmes et ces hommes ont donné à leur vie, et ce en quoi ils nous éclairent aujourd’hui.

Des sentinelles de l’avenir

Mais justement, que peut encore nous dire la sainteté ? "Henri Bergson a établi une trilogie qui comprend le saint, l’artiste et le héros, développe l’essayiste dans son introduction. En un sens, le saint est l’artiste divin - le héros de l’absolu. Il est celui dont la vie, pour se conformer à la transcendance, transcende ce qu’il touche. Car cette vie s’étage sur plusieurs plans. Il y va d’une vie de prière, dont les effets affleurent dans le quotidien. Sans vie intérieure, pas de transformation du monde ! Vladimir Jankélévitch, le disciple de Bergson, explique que le saint tire son rayonnement de sa puissance à être : ce qu’il a d’intérieur agit sur l’extérieur. Il ne convertit pas. Il est une conversion. Cette conversion, nous ne l’entendons pas autrement que comme le fait de se tourner, de toute son âme, vers le beau, le bien et le vrai. Il ne peut y entrer aucune violence. Ainsi le saint est-il non pas celui qui est pur, mais d’abord celui qui purifie. De même, il n’est pas celui qui est sans péché, mais celui qui s’en est le plus défait. Il vient nous dire que ce qu’il a fait, à son image, nous pouvons le faire."

Du coup, devant notre monde qui semble "sombrer dans la nuit", "la sainteté est plus que jamais une nécessité. Elle nous enjoint de nous relever, de nommer le mal, de lui faire face, d’endurer sa violence et, avec amour et pour l’amour, d’en triompher. Jamais l’exemple des grandes saintes et des grands saints n’a été plus indispensable qu’en ce début de millénaire. C’est qu’ils n’appartiennent pas au passé, mais à un dépôt immémorial qui engage le futur de la planète."

"Les saintes et les saints portent une joie qui est l’insolence suprême, argumente et conclut Christiane Rancé. Comme ils ne doutent pas de Dieu, ils ne doutent pas que toute vie soit digne d’être aimée, ni que le monde soit digne d’être sauvé. Cette attitude fait d’eux mieux que des rebelles - des insoumis majeurs, des sentinelles de l’avenir."

"Le dictionnaire amoureux des Saints", chez Plon, 725 pages, environ 27 euros

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