Une chronique de Christophe Dechêne, instituteur, directeur d'école primaire.

Voici deux ans, 65 000 personnes manifestaient pour le climat dans les rues de Bruxelles. Dans la foulée, des familles ainsi que de nombreux lieux d’éducation et écoles avaient élargi leur champ de réflexion. Une série d’actions permettant de vivre plus en adéquation avec notre planète et ses ressources avaient notamment été imaginées.

Alors que les scientifiques lient clairement l’arrivée possible de nouvelles pandémies ou de situations de crise à la perte de la biodiversité et au réchauffement climatique, l’école fait face à ses urgences sanitaire et pédagogique liées au Covid.

Depuis la rentrée, les instituteurs se concentrent en priorité sur les compétences essentielles tout en composant avec les absences et des écarts qui se sont encore accentués depuis le début du confinement. Ceci leur laisse peu de temps pour aborder d’autres priorités. De plus, comment faire vivre toute cette complexité sachant qu’en code rouge les équipes pédagogiques ne peuvent plus développer certains projets fondamentaux ? Les sorties culturelles sont mises en veilleuse, de même que les conseils d’école qui alimentent la pratique démocratique, les parrainages d’aide entre grands et petits ou les actions collectives en faveur du climat. Ces réalités interpellent ceux qui sont chargés d’éduquer tout l’être.

Retour vers le futur ! D’une génération à l’autre, le regard que portent les élèves de sixième primaire sur le monde et leur école a changé.

Avoir 11 ans en 1976

Parmi mes souvenirs les plus enfouis, celui qui m’a apporté une première conscience au monde restera sans conteste les premiers pas de l’homme sur la Lune. Regarder là-haut et se dire que l’homme y était donnait la sensation que tout était possible. De la crise pétrolière de 73, nous avions surtout retenu les dimanches sans voiture et le plaisir de se promener dans des rues désertes. La canicule de 76 fut simplement pour nous une année plus chaude que les autres. Un bel été !

À l’époque, mon instituteur, taquin, rieur et passionné, enseignait presque exclusivement la grammaire, l’analyse, la conjugaison et l’orthographe ; et en math, les calculs, problèmes et système métrique. Ces matières jalonnaient mes journées. La tenue d’un journal de bord et la présentation d’un JT offraient quelques distractions.

Avoir 11 ans en 2020

Des enfants de sixième nous font partager leur conscience du monde.

Le premier se remémore les débats qui ont suivi la période des attentats terroristes de Paris et Bruxelles avec la présence de deux policiers, gilet pare-balles et mitraillette au poing, à l’entrée de l’école.

Le second évoque l’arrivée en classe d’un primo-arrivant qui raconte son parcours au travers d’un récit instantanément traduit sur le tableau interactif. Entre horreurs et déchirements, qu’ajouter à ce vécu si loin du sien ?

Pour d’autres, qui croire encore ? On entend que le coronavirus aurait été fabriqué par l’homme ! Que le réchauffement climatique ne serait qu’une hausse des températures comme la Terre en a déjà connu ! Qu’il y aurait eu des fraudes massives lors des élections aux USA !

Son institutrice partage son temps de classe avec de multiples intervenants qui aident les élèves, tout en avançant sur le front des objectifs du plan de pilotage [plan que les écoles se fixent pour progresser NdlR]. Elle participe à des concertations, met en place les aménagements raisonnables, différencie sans cesse son enseignement pour tenter de réduire les inégalités et, surtout, jongle entre tous ces impératifs. Pourtant, il lui reste comme un sentiment d’inachevé !

De ses 11 ans, l’enfant de 76 retint que sa vie se déroulait avec une certaine insouciance dans un monde où tout semblait possible. L’enfant de 2020, souvent plongé dans le monde des écrans, l’a assurément perdue, mais savoure les rencontres entre amis.

Les instituteurs étaient tous les deux heureux. Le premier de pouvoir donner une solide formation à ses élèves, le second d’éduquer, d’enseigner mais aussi de les outiller à décoder la complexité d’un monde en perpétuelle mutation.

"On ne naît pas en naissant. On naît quelques années plus tard, quand on prend conscience d’être", disait d’Ormesson. Ceux que nous formons aujourd’hui devront développer cette conscience pour répondre aux urgences et affronter des défis majeurs, jamais rencontrés auparavant. Dans un monde où chacun court sans cesse, prendre le temps de s’arrêter pour y réfléchir ensemble en offrant à nos élèves des moments où l’on développe l’esprit critique et la pensée complexe est devenu prioritaire. Difficile de se passer de ces compétences, elles aussi essentielles.

Titre de la rédaction. Titre original : "S’arrêter pour penser ! De l’insouciance aux urgences."