Collectif féministe VaMos (Vigilance Anti-Masculiniste Mixte Organisée et Solidaire) (*)

Ces 17 et 18 octobre se tient à Bruxelles le troisième congrès international "Paroles d'hommes" intitulé "Hommes : état des lieux". Lors de ce colloque, diverses réflexions (en soi bien sûr nécessaires) seront menées sur la place des hommes dans la société et les rapports sociaux entre les sexes. Mais là où le bât blesse, c'est que ce colloque donne la parole à plusieurs masculinistes notoires, avec l'appui des pouvoirs publics (1) de surcroît. Qui sont ces ces "masculinistes", ou "hoministes" ?

Les masculinistes affirment qu'aujourd'hui les hommes souffrent à cause du changement social induit par l'émancipation des femmes. Ils estiment que la société contemporaine est trop "féminisée" et que les hommes doivent "se libérer du joug des femmes" (2). La masculinité serait galvaudée par le féminisme, mouvement à honnir, complot, "arme de destruction massive [...] pour abattre les hommes, les émasculer moralement" (3). C'est le discours tenu par certains des initiateurs et conférenciers de "Paroles d'hommes".

Inscrits dans la criminalisation de toute contestation, ils estiment que les "dérives extrémistes" des "féministes talibanes" provoqueraient la "guerre des sexes" en exagérant les inégalités sociales (4). Le féminisme est comparé au terrorisme et au nazisme : il anéantirait les hommes, le nombre de suicides masculins en constituant une preuve. Etonnante façon de traiter un mouvement politique qui n'a jamais tué personne, alors que le machisme tue tous les jours (5).

En fait, les masculinistes ne sont pas seulement contre les féministes. Nous reconnaissons dans leurs propos les arguments réactionnaires et conservateurs de la droite dure qui attaque directement les droits de toutes les femmes et d'autres groupes : droit au divorce, à l'avortement, à l'autonomie matérielle, à l'assurance sociale... Les masculinistes refusent ces progrès qui, selon eux, par "une confusion des rôles" "réduisant les potentialités de désir entre femmes et hommes", encouragent la multiplicité de sexualités présentées comme déviantes (6).

Comme gage de retour à l'ordre, la loi du père est invoquée par les masculinistes. Ils œuvrent dans les associations de pères déçus par des divorces qui auraient "broyé les hommes" (7) et par la transformation des modèles familiaux qui les priveraient de "re-pères". Leurs théoriciens analysent cette "souffrance" dans une dimension individuelle et psychologisante, hors de tout contexte social. Ils militent pour une parentalité "égalitaire" uniquement après le divorce, tout en s'inscrivant dans une spécificité "naturelle" des sexes, avec des rôles parentaux immuables (8). Les mères auraient trop de droits : confortées par une justice inféodée, elles affabuleraient nombre d'accusations d'inceste et ruineraient les pères en rentes alimentaires. De plus, les femmes porteraient une responsabilité partagée des violences dont elles font l'objet.

On pourrait négliger les idées des masculinistes. Mais, à travers des groupes d'hommes et des associations de pères, ils exercent un lobbying auprès des pouvoirs publics, qui leur apportent leur soutien, comme si les injustices sociales sexuées étaient symétriques et que le masculinisme formait dès lors le pendant du féminisme. Or, comme le décrivent nombre de productions scientifiques, ce n'est pas le cas. Une lecture sociologique montre que, malgré l'égalité formelle, hommes et femmes ne sont pas égaux : en Belgique, les femmes prestent encore, même quand elles travaillent, 65 à 80 pc des tâches ménagères et parentales. L'écart entre les salaires bruts moyens des hommes et des femmes s'élève à 25 pc. Les postes à responsabilité et le travail à temps partiel restent fortement sexués, tout comme les travailleurs pauvres, la monoparentalité (85 pc de femmes) aggravant la pauvreté. Les hommes occupent une position dominante dans notre société. Il n'existe donc aucune oppression ou discrimination structurelle à leur égard. Par contre, "des" hommes sont effectivement opprimés ou exploités en fonction de leurs origines, de leur classe sociale, de leur orientation sexuelle. Ceux-là peuvent compter sur la solidarité du mouvement féministe. Nous soutenons également les réflexions des hommes sur la masculinité dans un sens égalitariste.

Le mouvement féministe a permis et permet encore des avancées dont chacun et chacune, quelles que soient ses convictions, peut jouir plus aisément : choisir l'arrivée d'enfants, disposer de ses revenus propres, vivre son couple ou sa sexualité comme bon lui semble. Il réclame une parentalité égalitaire dès l'arrivée de l'enfant. Le féminisme garde son sens tant que ces progrès et d'autres ne sont pas pleinement opératoires et accessibles à chacun, quels que soient son sexe, sa race, sa classe sociale, son orientation et son identité sexuelles.

Alors que la lutte antiraciste est heureusement reconnue comme incontournable, la lutte contre le sexisme est encore considérée comme secondaire. En tant que femmes et hommes épris de toute forme d'égalité et de justice, nous disons notre inquiétude face à la montée des idées masculinistes et à l'écho qu'elles rencontrent en divers lieux, et réaffirmons la pertinence et la nécessité d'un mouvement féministe qui, solidaire avec d'autres mouvements sociaux, lutte pour une société libérée de toute forme de discrimination, d'exploitation et d'oppression sexiste, raciste, de classe ou liée à l'orientation et l'identité sexuelles.

(*) http://vamos.zeblog.com, collectifvamos@gmail.com Le collectif organise un café politique sur le thème "le masculinisme : le pendant du féminisme?", vendredi 17 octobre, dès 19h, au 29, rue Blanche (1060 Bruxelles) et un rassemblement pacifique, festif et créatif, samedi 18 octobre, dès 15h30, entre la rue du Poinçon et la rue de l'Etuve (1000 Bruxelles).

Avec le soutien de : Gerardo Cornejo (porte-parole UDEP), Filip De Bodt (conseiller communal LEEF, Heerzele), Céline Delforge (députée Ecolo), Paul Delmotte (enseignant IHECS), Ouardia Derriche (militante des droits humains), Freddy Dewille (conseiller communal Gauche, Anderlues), Nadia El Yousfi (députée PS), Evie Embrechts (Feministische Actie Bende), Bernard Francq (sociologue, professeur UCL), Cristina Gay (porte-parole UAG), Marie-Rose Geuten (échevine Egalité des chances, Etterbeek), Fotoula Ioannidis (asbl Mouvements de Femmes 29 rue Blanche), Jab (DKB, Panthère Rose), An Lenaerts (Marianne, PTB), André Lacroix (ex-Président SEL-SETCa), Pascale Maquestiau (Le monde selon les femmes ASBL), Jean-Pierre Michiels (Association Culturelle Joseph Jacquemotte), Mouedden Mohsin (animateur radio Al Manar), Anne Morelli (professeure ULB), Jérôme Ollier (CADTM), Tanguy Pinxteren (Amnesty Bruxelles, Genres pluriels ASBL), Nadine Plateau (Sophia asbl), Nadine Rosa-Rosso (enseignante), Edith Rubinstein (Femme en Noir), ScumGrrrl 100 pc feminist energy, Lucie Van Crombrugge (Abortus Centrum Gent, Kollektief Antikonceptie VZW), Alain Van Praet (délégué principal CSC-Transcom), Dominique Waroquiez (Barby Illuminati, LCR-SAP), Irène Zeilinger (Garance ASBL)... Liste complète des signataires sur vamos.zeblog.com

1. L'Institut pour l'égalité entre femmes et hommes (qui accueillera les congressistes la première journée), la Région de Bruxelles-Capitale, la Province du Brabant wallon, la Communauté française de Belgique et la Région wallonne.

2. Dallaire, Y., "Homme et fier de l'être", éd. Option santé, Québec, 2004

3. Goetelen, J., "La Balle d'argent ou dans l'enfer d'une fausse accusation", 2008 (www.hommecible.com).

4. Voir les articles publiés sur leurs sites, notamment www.garscontent.com, www.lespapas.com...

5. B. Groult.

6. Voir l'analyse critique de Cespedes, V., "Mais pourquoi donc est-elle si méchante ?", 2006.

7. Ferrand, S., "La Machine à broyer les hommes : les dégâts du système du divorce".

8. L'argument de "nature essentielle", ici employé dans une dimension sexiste, figure également dans nombre de thèses racistes.

Titre, sous-titre et exergue de la rédaction