Une opinion d'Olivier Luminet, professeur de psychologie.

Les temps actuels ne sont pas vraiment réjouissants. Même si les chiffres d’infection baissent, ils sont encore tellement élevés qu’il faudra être patients avant de reprendre une vie plus sociale et festive. Les fêtes habituelles de Noël sont largement compromises, au mieux nous les fêterons avec quelques proches. Même un peu plus loin, notre Premier ministre nous déconseille les sports d’hiver. Voila donc notre horizon temporel de loisirs “acceptables” reporté aux vacances de Pâques et nous sommes à peine en novembre!

Que faire ? Sombrer dans le pessimisme le plus noir ? Non, surtout pas! Heureusement, quelques lieux privilégiés sont toujours accessibles et nous pouvons les fréquenter avec l’assiduïté que nous voulons. Je voudrais en évoquer deux, pour lesquels nous ne serons jamais assez reconnaissants à nos autorités politiques et scientifques de les avoir laissé ouverts!

La librairie comme refuge au corona

Tout d’abord les librairies! Il y a un an, un tour dans une librairie constituait une activité certes agréable mais pas toujours facile à caser entre resto de midi, ciné du soir, matinée shopping, verre entre amis et soirée d’anniversaire. Finis les dilemmes et les hésitations, précipitez-vous chez votre meilleur libraire! Toute l’équipe vous attend et vous ne serez pas déçu! Ce qui m’a frappé lors de mes dernières visites, c’est l’accueil. A-t-il toujours été aussi chaleureux? En tout cas, les “Bonjour monsieur, comment allez-vous ?” vont droit au coeur, je m’y sens bien dès les premiers pas. Je perçois pour la première fois un aspect qui ne m’avait jamais frappé, l’odeur des livres! Une librairie sent bon le livre, un mélange d’encres variées, mêlées à de l’aventure, du beau et du bien écrit. La lumière ensuite, toutes ces couleurs de couvertures aux motifs variés, aux titres intriguants agrémentés ça et là de l’avis de mon cher libraire qui a adoré le subtil mélange de mélancolie et de romantisme dans ce récit pourtant tragique au coeur de l’Afrique! Pour la première fois, je ne remarque pas que le contenu de son commentaire mais aussi son écriture, claire, fluide, et qui trahit son enthousiasme! Je prends? Je ne prends pas? Je n’ai encore fait que deux mètres, j’attends encore un peu! Je chemine donc et m’arrête au rayon des calendriers, achat autorisé lui aussi! Un calendrier de 2021, année de l’espoir? Je tombe sur le calendrier des phares, que de souvenirs qui reviennent instantanément de l’été dernier dans le Finistère, la Jument, l’île Vierge, la pointe Saint-Mathieu sont tous là dans le calme ou la tempête, je prends sans hésiter! De janvier à décembre 2021, je revivrai juillet 2020, ce moment de respiration, de libération, de vie quasi totalement normale. Du bonheur à petites doses, des souvenirs garantis agréables!

Voyage autour de la Terre

Il n’y a qu’un pas vers les livres de voyage! Quelle drôle de sensation! Moi qui voyage à peu près dix fois par an, je me rends compte que ma dernière visite à ce rayon magique remonte à début mars quand je préparais justement mon voyage en Bretagne. Près de neuf mois d’abandon de ce rayon que je visitais si souvent. Ils sont pourtant toujours là ces bouquins de voyage qui m’emmènent vers la Louisiane, l’Amazonie, ou la Grande barrière de corail, lieux qui ressemblent aujourd’hui plus que jamais à Mars, Jupiter ou même Pluton. Même celui sur le weekend à Amsterdam ou le mini-trip à la côte d’Opale ont ce goût de l’exotisme insoupçonné. Passé ce moment de pincement au coeur, je me décale légèrement pour tomber littéralement sous le charme des beaux livres du rayon. Je commence par l’Islande, le pays que je rêve de visiter : il est enveloppé par une couverture d’un bleu léger et doux, d’un carton épais et tactile et surtout de photos rudes et généreuses de ces paysages souvent désertiques, toujours fascinants. Neige, oiseaux marins, bivouac, lumières, ambiances retrouvées du départ du voyage au centre de la terre de Jules Verne. Coup d’oeil à droite sur la Norvège et ses fjords idylliques, puis à gauche sur ce livre étonnant : Venise déserte! D’abord je me dis, ce foutu corona qui se rappelle à moi alors que j’étais venu me détendre, mais non, je l’oublie tout de suite. Ces deux Français qui vivent à Venise et qui de mars à mai, quand les lumières sont les plus belles, ont photographié Venise vide, les quais autour de la Dogana, vides, la place Saint-Marc déserte, le grand canal, bleu vif, pas un selfie, pas un touriste! Déprimant ? Très brièvement l’évocation d’une ville après le cataclysme, mais très vite Venise dans sa beauté éternelle dans un moment inouï de notre histoire.

Que d’émotions, que de souvenirs, que de bonheur en quelques pages avec, à nouveau, cette odeur magique, ce contact si doux de ce papier légèrement glacé qui rend si bien les atmosphères. Je ne prends pas, mais je retiens pour offrir. Et la promenade merveilleuse continue, vers l’histoire, la politique, la psychologie, le Plantu de l’année (vraiment distrayant?), le nouveau livre sur les films et la vie de Louis de Funès, le crochet vers la littérature belge, toujours si diversifiée. Je ne me suis jamais senti si heureux de revoir la photo d’Amélie qui pourtant, certaines années, m’agace mais qui est bien là, le regard rassurant, me disant “Tu vois, malgré cette p… d’année, je suis revenue, le corona ne m’a pas empêchée d’écrire !”.

Redécouvrir le monde et ses beautés

Oups, près d’une heure que je suis dans la librairie, une visioconférence m’attend dans cinq minutes, avant d’accueillir une femme qui réalise un film sur… “Comment le Covid a bouleversé ma vie et bouleverse notre monde?”. Il est de retour celui-là! Mais pendant une heure, j’ai pu faire un voyage autour de la terre et au-delà, dans le visuel mais aussi l’auditif, l’olfactif et le tactile. Manque le gustatif? Si ce n’est que dès mon retour à la maison, je vais dévorer… non je vais plutôt déguster chacun de ces trésors, tout en pensant à tous ceux qui m’attendent pour mes prochains passages. Merci Madame Covid de m’avoir fait redécouvrir le monde et ses beautés, la lecture et son évasion, juste à côté de chez moi! Et même si vos finances ne vous le permettent pas, rien ne vous oblige à consommer, l’entrée et la promenade sont gratuites, le rêve et l’accueil garantis!

Les fleuristes, pour le plaisir

Pour le second lieu des plaisirs préservés, je serai plus bref, mais mon bonheur de le savoir ouvert n’en est pas moindre … le fleuriste! Merci de nous avoir laissé les fleuristes ouverts ! Pas de voyage, rien à lire, mais beaucoup à voir et surtout beaucoup à offrir, juste pour le plaisir, si simplement, si facilement. Le sourire de celui ou de celle qui reçoit le bouquet, qui l’installe dans son vase favori, et qui chaque jour pourra le voir s’épanouir et embellir.

Vous vous souvenez qu’en mars on a dû vivre sans libraires et sans fleuristes? Mais c’était l’enfer ce moment-là ! Ouf, on en est (un peu) sorti. Bon, c’est vrai on doit limiter nos déplacements et nos contacts, on n’a plus l’embarras du choix pour les soirées du weekend mais on peut aller tous les jours chez le libraire et le fleuriste!

Chapô et intertitres sont de la rédaction.