Opinions

Sous le feu des critiques, Opaline Meunier a retiré son tweet polémique concernant l'incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Mais sur le fond, elle n'avait pas tout à fait tort. Une opinion de Paul Löwenthal, professeur (é) à l'UCLouvain.

L’incendie de Notre-Dame de Paris a suscité une polémique qui pourrait se révéler salutaire. En 1966, à partir du livre de Larry Collins et Dominique Lapierre, le film de René Clément « Paris brûle-t-il ? » narrait l’épisode d’août 1944, quand Hitler ordonna à son commandant à Paris, Dietrich von Choltitz, d’incendier Paris avant de capituler face aux troupes alliées. Le film montre le sacrifice de résistants, choisissant de s’opposer à la Wehrmacht plutôt que de laisser détruire le monument qu’est Paris. À l’époque, je fus désagréablement frappé par la préséance qui était ainsi donnée aux pierres sur les hommes, y compris les résistants eux-mêmes.

Cette fois-ci, la candidate CDH Opaline Meunier a émis, dans le feu de l’incendie de Notre-Dame, un tweet qui fut baptisé successivement de polémique puis – politiquement correct oblige – de maladroit. Et rapidement retiré en raison de la violence des réactions qu’il suscita. Que disait-elle ? "C'est des briques les copains. Une charpente. Ça se reconstruit. Y a pas de blessés. Bern qui pleure au JT, c'est du délire de l'émocratie. Y a tellement de drames dans le monde pour lesquels je voudrais parfois voir quelqu'un pleurer au JT."  Sur le coup de l’émotion – car c’en est une – et en maximum 280 signes, qui ferait mieux ? Polémique ? J’espère bien. Maladroit ? Si peu...

© D.R.

Dans le sens des indignés, je noterai que les monuments qui font débat – statues bouddhistes d’Afghanistan face aux talibans, Paris face aux nazis, Notre-Dame de Paris face à l’incendie – ne relèvent pas seulement du patrimoine matériel, mais font partie du patrimoine humain. Il est donc juste de s’indigner quand on les détruit. Mais si ce n’est qu’un accident, pour dramatique qu’il fût, il y a clairement matière à regret, mais pas à scandale.

Il n'y a que la vérité qui blesse

Je fais un pas de plus. Deux familles fortunées françaises ont promis 100 et 200 millions d’euros pour contribuer à la reconstruction et lancer un mouvement financement citoyen. Merci ! Et merci à tous ceux qui s’associeront dans la mesure de leurs moyens. Mais, dans la ligne d’Opaline Meunier, je ne peux m’empêcher de constater qu’ils semblent plus prompts à donner pour le patrimoine artistique et historique que pour les personnes en difficulté : concitoyens ou générations futures.

J’ajoute donc un autre critère de discernement : le caractère éventuellement irréversible du mal causé. Et là, beaucoup jugeront que le patrimoine hérité de nos ancêtres est irremplaçable. Alors que la succession des générations opère le remplacement des retraités et décédés. Les morts que nous déplorons (ne) sont (que) des morts prématurées, puisque nous sommes tous mortels.

Rassurez-vous, je ne suis pas d’accord. Je le suis avec l’argument, mais pas avec sa conclusion. Parce qu’on m’a appris que pour Dieu, tout humain est unique et irremplaçable. Et parce que les humanistes ont gardé cette vision. N’est-ce pas ce qui fonde la valeur que nous accordons à notre patrimoine historique – jusqu’aux frustes outils de la préhistoire ?

Discriminer est difficile et controversable, mais ne peut-on s’accorder pour suggérer que nous gardions notre capacité d’émotion pour les monuments de notre passé, mais qu’il serait cohérent de la (re)trouver pour l’humain, victime pluri-millénaire de notre indifférence ou de notre égoïsme. Et l’humain, c’est chaque humain – pas seulement la trace statistique et impersonnelle d’un budget de "ressources humaines", d’un "taux d’emploi" ou d’une "capacité d’absorption" de migrants.

C’est là ce que nous rappelle opportunément Opaline Meunier – et c’est pourquoi les injures qui l’ont abreuvée devraient se retourner contre leurs auteurs. Qui s’sins raigneux s’gratte, dit-on en wallon : il n’y a que la vérité qui blesse.


(Titre et chapô sont de la rédaction).