Une chronique de Florence Richter, écrivain.

Chaque année, c’est la même chose : les humains vont et viennent, s’agitent en foule, déposent des fleurs sur les tombes, puis disparaissent aussi sec, toujours autour du 1er novembre (du moins pour la religion de mon éducation, mais on me raconte une situation identique dans d’autres cultures, comme on dit). Nous voici quelques jours après cette date, j’habite au cimetière d’Ixelles, du moins j’y dors souvent entre les deux plus grands sapins du lieu, moi-Pierrot-le-chat-misanthrope… et je constate à présent un calme on ne peut plus plat. Quand ils entrent au cimetière, je regarde les humains droits dans les yeux et les renifle de loin : je devine alors leurs pensées, oui je connais leurs moindres désirs, aspirations, joies, haines, regrets et désespoirs. Ici, ils pensent à la mort, ils méditent, et prennent parfois de bonnes résolutions devant les tombes, mais… ils oublient bien vite tout cela dès leur sortie du cimetière ! Ils reprennent leurs exécrables habitudes multi-millénaires, et recommencent à jalouser les voisins, à harceler les collègues de bureau, à se lancer dans des achats pulsionnels de tous les objets possibles - objets aujourd’hui tous "connectés" (à qui, à quoi, je n’ai pas compris : pas connectés aux arbres, en tous cas !), des objets ridicules et totalement inutiles. Tout cela les rend chaque jour plus méchants et plus avides. Ils arrachent partout les arbres, ils abattent et dévorent des animaux par milliards, ils polluent l’eau et l’air et la terre sur la planète entière, ils se font la guerre de manière toujours plus atroce… et nom d’un chat, ce que les humains sont bruyants !

Je suis un chat gros, gras, très tigré et plein de sagesse, mais je ne comprends toujours pas cette agitation humaine. Pourquoi ne pas, comme moi, demeurer assis et observer le monde : les nuages bleus qui passent, l’odeur de la pluie, la peau douce d’une souris (hum !), un insecte immobile, etc, etc. Les humains termineront quand même tous ici à l’état de squelettes rigolards qui bouffent les pissenlits par la racine ! Et ne me dites pas que je suis irrespectueux : on se demande qui manque de respect à la planète ! Si vous saviez le nombre d’assassins et d’assassinés qui crèchent dans les cimetières : je connais çà, je discute avec les morts, moi Pierrot-le-chat…

D’ailleurs, Victor-le-poète l’a écrit : "Dieu n’a pas fait un bruit sans y mêler le Verbe. / Tout, comme toi, gémit, ou chante comme moi ; / Tout parle. Et maintenant, homme, sais-tu pourquoi / Tout parle ? Ecoute bien. C’est que vents, ondes flammes, / Arbres, roseaux, rochers, tout vit ! Tout est plein d’âmes." Personne ne le sait, mais je vous le dis en confidence : les chats lisent Victor Hugo dès la naissance et le poète nous a convaincu : tous les félins se disent animistes, anticapitalistes, décroissants, et musiciens ! Si vous préférez les poètes contemporains, alors lisez le roman Sur les ossements des morts d’Olga Tokarczuk, Prix Nobel de littérature 2018, comme vous savez j’espère, où elle raconte la vengeance des animaux… Ou sortez manifester avec vos enfants et sous la bannière d’Extinction-Rébellion, nom d’un chat ! À part la poésie (qui soigne les cœurs) et la médecine (qui soigne les corps), les humains deviennent des bons à rien, ils ne font aucun effort pour sauver la planète ! Oh bof, ils seront tous morts d’ici cent ans maximum, on annonce la 6ème extinction. Je le sens, seuls les très petits animaux (moineaux et rats ? pieuvres et chats ?), ainsi que les broussailles, fougères et hautes herbes, survivront au grand bazar qui se prépare… Je vous semble assez fou, moi-Pierrot-le-chat-misanthrope… mais j’ai lu tous les rapports du Giec et du côté des humains, on devrait m’écouter…